Visionner la version PDF

Rapport déposé le 31 mars 2012 par Alexandre Enkerli

Inclusion numérique d’adultes vivant avec une déficience intellectuelle

La fracture numérique est un phénomène majeur, affectant de façon particulièrement profonde des personnes déjà vulnérables. Alors que la participation citoyenne se déplace progressivement vers l’utilisation des TIC, les personnes vivant «du mauvais côté de la fracture numérique» sont passibles d’être laissées pour compte. C’est le cas tout particulièrement des personnes vivant avec une déficience intellectuelle (DI1).

1 Bien qu’elle soit parfois contestée, l’appellation «déficience intellectuelle» (DI) est couramment utilisée pour désigner les personnes qui bénéficient des services de Compagnons de Montréal. L’abréviation «DI» est utilisée dans le present texte.

Sans être tout à fait exclues de la société, ces personnes présentent de nombreux signes de vulnérabilité, liés pour une large part à des aptitudes considérées comme limitées à l’egard de plusieurs dimensions de la personne (limitations cognitives, motrices, visuelles, etc.). Outre les effets liés directement à la déficience intellectuelle, comme les troubles de mémoire ou des problèmes de motricité, plusieurs traits secondaires sont associées aux «personnes avec DI»2. Plusieurs de ces traits secondaires sont apparents et provoquent, de la part d’individus peu habitués à la DI, des réactions souvent négatives, voire parfois une forme de dégoût. L’inclusion sociale des personnes avec DI requiert donc une approche sensible, centrée sur l’empathie et le respect de la personne. Cette approche est d’ailleurs au cœur de la mission de Compagnons de Montréal, organisme œuvrant depuis plus de 50 ans dans le domaine de l’inclusion sociale d’une telle clientèle.

Peu d’attention a été portée à l’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC3) par des personnes avec DI. Le C.A.F.É. internet de Compagnons de Montréal est un projet pilote visant à combler une telle lacune.

Ce projet pilote comporte trois volets principaux:

  • Accès à Internet et à des postes informatiques par une clientèle mixte.
  • Formation à l’utilisation des TIC.
  • Recherche sur l’inclusion numérique des personnes avec DI.

Le présent document porte sur le troisième de ces volets. Il constitue un rapport final portant sur la recherche effectuée dans le cadre du C.A.F.É. de Compagnons.

Recherche ethnographique

Le volet recherche du projet C.A.F.É. internet de Compagnons de Montréal porte sur l’inclusion numérique des personnes adultes vivant avec une déficience intellectuelle au Québec.

Il s’agit d’une collaboration entre Compagnons de Montréal et Communautique avec, comme point de convergence entre les deux organismes, l’ensemble des besoins et usages informatiques des adultes vivant avec une déficience intellectuelle. L’expertise de Communautique en matière d’inclusion numérique et d’appropriation technologique est couplée à la longue expérience de Compagnons de Montréal dans le domaine de la déficience intellectuelle.

Le travail de terrain de ce volet est effectué par Alexandre Enkerli, enseignant en anthropologie et en sociologie, collaborateur de Communautique dans le cadre de divers projets ethnographiques. Bien qu’elle puisse provenir du milieu académique, la démarche utilisée par ce chercheur se veut adaptée aux besoins spécifiques du contexte communautaire.

2 L’appellation «personne avec DI» est utilisé dans le présent texte pour identifier une personne adulte vivant avec une déficience intellectuelle au Québec.
3 Dans le cadre du présent document, l’appellation «TIC» est utilisée pour désigner l’utilisation de postes informatiques et d’Internet.

Étapes de la recherche

Le volet recherche qui fait l’objet du présent document comporte les quatre étapes suivantes:

  •  Élaboration du cadre de recherche
  •  Travail de terrain
  •   Analyse des données
  •  Rédaction du présent document

Ces étapes ont été effectuées de mai 2011 à mars 2012.

Cadre de recherche

Le cadre de recherche a été élaboré de mai à septembre, en amont des activités du C.A.F.É. et en parallèle avec les dernières phases de la préparation à l’ouverture de ce dernier.
Le cadre de recherche fut le résultat d’une collaboration entre les personnes suivantes:


Alexandre Enkerli, chercheur
Vincent Verfaille, chef de projet
Delphine Ragon, directrice des programmes communautaires


L’approche ethnographique étant au cœur de la démarche de recherche, une part importante de l’élaboration du cadre de recherche s’est effectuée par la participation du chercheur à certaines activités de Compagnons de Montréal en général et de l’équipe du C.A.F.É. en particulier. Cette participation a d’ailleurs servi de base au travail de terrain, effectué par la suite.

Outre un document cadre de recherche, livré en septembre, ce travail a donné lieu à trois séances données par le chercheur à l’équipe du C.A.F.É. de Compagnons:


Une présentation des axes de recherche, le 2 septembre
Deux sessions de formation ethnographique, les 18 et 25 novembre

  • Travail de terrain
    Le travail de terrain proprement dit se concentre sur deux principales méthodes de recherche, l’observation participante et l’entrevue individuelle. Le présent rapport est le fruit de ce travail de terrain.
  • Observation participante
    Les principales sessions d’observation participante se sont déroulées d’octobre à mars.

D’une durée moyenne d’environ cinq heures et demie, ces sessions d’observation participante ont été concentrées autour de l’analyse de dynamiques de groupe, particulièrement en ce qui concerne l’inclusion sociale et les usages innovants. Par ailleurs, de courtes séances ponctuelles d’observation participante (d’une durée moyenne d’environ deux heures) ont eu lieu durant la même période. En plus de permettre la validation rapide de certaines problématiques de recherche, ces courtes séances ont permis un suivi avec l’équipe d’intervention ainsi que le maintien du rapport avec les personnes présentes au C.A.F.É., tant intervenants que participants.

En contexte d’observation participante, le chercheur a généralement pris le rôle d’un participant du C.A.F.É., occupant un poste informatique pour la durée de son passage. Un stylo numérique ainsi que le large carnet qui lui est associé ont été utilisés lors de chacun de ces passages dans le but de recueillir les notes d’observation du chercheur. Le stylo numérique enregistre le contenu textuel et graphique produit par son utilisation. En contexte d’observation, ce stylo facilite donc l’archivage sur support informatique des notes prises par le chercheur.

Dans le but de préserver la confidentialité des participants et de l’équipe d’intervention, ces notes d’observation constituent les seuls enregistrements effectués en cours d’observation, bien que le stylo numérique permette l’enregistrement audio. Par ailleurs, les noms des participants ont été omis des notes d’observation.

Entrevues semi-dirigées

Six entrevues semi-dirigées ont été réalisées de février à mars. Ces entrevues, d’une durée moyenne d’environ 50 minutes, avaient pour but principal d’explorer les axes et thèmes de recherche énoncés dans le document cadre de recherche. Au cours de ces entretiens, une attention particulière a été portée aux usages spécifiques de la technologie. Ces entrevues ont été réalisées avec les sept personnes suivantes (deux d’entre elles ayant participé à une entrevue conjointe):

  • Trois membres de l’équipe d’intervention.
  • Trois participants4 (dont un avec DI).
  • Un membre de l’équipe de soutien.

Ces entrevues furent enregistrées par l’entremise du stylo numérique utilisé pour la prise de notes. En cours d’enregistrement, le contenu sonore est synchronisé avec les notes d’entrevue prises par le chercheur. Le résultat de ce processus, des fichiers à la fois graphiques et sonores, est archivé sur ordinateur.

De nombreuses discussions informelles (y compris des entretiens confidentiels) ont aussi eu lieu en contexte d’observation. Plusieurs éléments attribués à des participants ou des intervenants dans le présent document proviennent de ces entretiens plus informels, qui ont eu lieu tout au long du projet.

4 À la fois pour alléger le texte et pour protéger l’anonymat des personnes concernées, le genre masculin est utilisé dans le présent document sans égard au sexe de l’individu concerné.

Analyse des données

Suite au travail de terrain proprement dit, les données recueillies par méthodes d’observation participante et d’entrevue individuelle ont été analysées par le chercheur.

Ce processus d’analyse comprend les étapes suivantes:

  • Lecture des notes d’observation et d’entrevue.
  • Identification de thèmes d’analyse.
  • Transcription et encodage des entrevues.
  • Approfondissement des thèmes d’analyse.
  • Retour sur des données spécifiques.

Une partie de ce travail d’analyse s’est effectué en parallèle avec le travail de terrain, permettant une adaptation continuelle de la démarche. C’est surtout le cas de la lecture des notes d’observation et l’identification des thèmes d’analyse, qui entrent en rétroaction avec le processus d’observation participante. Ainsi, le travail de terrain et le processus d’analyse forment une démarche itérative, visant l’affinement des résultats.

Axes, thèmes et notions de base de la recherche

Tel que décrits dans document élaboré à la première étape du processus de recherche