Résumé de l’Inforoute québécoise

Résumé du Mémoire déposé par l’Institut canadien d’éducation des adultes à la Commission de la Culture sur les Enjeux du développement de l’inforoute québécoise.

Préparé par Francine Pelletier et Lina Trudel, 3 septembre 1996

Dans ce mémoire, l’Institut propose un ensemble de pistes d’orientation et de moyens visant à faire de l’inforoute québécoise une véritable voie royale pour le développement et la démocratisation de notre société. Dans ce mémoire, nous avons donc traité essentiellement des questions relatives à l’accessibilité à la participation des citoyens ainsi qu’à la culture et à l’éducation.

L’accessibilité

L’accessibilité se situe au coeur des enjeux et elle porte une double injonction: en plus d’assurer l’universalité d’accès aux équipements, il importe aussi de garantir l’accès aux services et aux contenus essentiels pour le développement des personnes et des collectivités.
À cet égard, trois obstacles doivent être surveillés de très près: la multiplication des sites à «valeur ajoutée» payants, la multiplication de «poste de péage» et la concentration des fournisseurs de contenus et d’accès à l’inforoute.

Pour assurer une véritable démocratisation de l’accès à l’inforoute, l’ICEA propose la mise en oeuvre d’un chantier visant l’implantation d’un service de base qui favoriserait l’accès aux outils de communication et aux services d’information et de contenus à «valeur ajoutée» ainsi qu’à des services publics de formation initiale et continue L’ICEA pense aussi qu’il faut multiplier les points d’accès publics dans les écoles, bibliothèques et organismes socio-comunautaires, etc.

Accroître la participation – éviter le contrôle

Le droit à la communication constitue un élément-clé de la démocratisation des inforoutes. La démocratie électronique doit en effet dépasser la simple possibilité d’enregistrer son vote ou son accord ou désaccord sur un projet de loi. L’inforoute pourrait être utilisée par les pouvoirs publics pour améliorer l’information des citoyens, recevoir leurs commentaires et les inciter à participer à des discussions publiques dont celles portant sur l’implantation de mécanismes de contrôle et de collecte d’informations sur les citoyens.

L’ICEA propose, à cet égard, la création d’un forum public permanent visant l’évaluation préalable des projets de développement de l’inforoute: signature électronique, la mise sur pied d’un service de base, l’élaboration de code de déontologie et règlements, l’encryptage, etc.

L’éducation et l’appropriation

La capacité des personnes d’utiliser les nouvelles technologies pour accroître leur potentiel nécessite le renforcement de compétences fondamentales beaucoup plus que techniques: apprendre à apprendre, à traiter l’information, à porter des jugements critiques et à développer sa créativité. L’éducation pour une réelle appropriation technologique constitue donc une des premières priorités.
De plus, le renouvellement rapide des connaissances et technologies oblige désormais des aller-retour constants entre l’éducation et le travail. L’inforoute nous ouvre à cet égard tout un univers de possibilité quant à l’information et à l’acquisition continue des connaissances.
L’Institut propose donc que l’État soutienne et encourage la création d’un partenariat entre les institutions d’enseignement, Télé-Québec et les réseaux d’éducation non formelle en vue de la création d’un réseau intégré de formation à distance multimédia et inter-ordre d’enseignement.

Le défi des contenus

La guerre pour le contrôle des contenus et des marchés a pris des proportions inégalées avec la convergence technologique et le processus généralisé de déréglementation. Au tournant du siècle, une dizaine d’entreprises mondiales pourraient contrôler l’ensemble des informations et connaissances de la planète. Le Québec devrait diversifier ses stratégies et miser sur les initiatives tant publiques et communautaires que privées pour promouvoir le pluralisme et le développement de contenus à haute «valeur ajoutée».

Il faudrait plus concrètement :

  • s’attaquer à la numérisation des oeuvres au patrimoine culturel (au sens large) pour les rendre accessibles sur l’inforoute.
  • encourager les diverses communautés régionales et locales ainsi que les diverses associations de la société civile à occuper l’espace, à alimenter les inforoutes et à participer aux échanges d’informations et à la réflexion collective.

La bataille contre l’imposition d’une langue véhiculaire unique concerne l’ensemble des peuples. Nous avons donc intérêt à développer des projets en collaboration avec d’autres pays en commençant par ceux de la francophonie. Il faudrait apporter une aide à la traduction de contenus et favoriser le développement de logiciels et d’outils en français.

Le rôle de l’État

Pour que l’immense potentiel des inforoutes soit harnaché et maîtrisé dans l’intérêt de la société et de l’ensemble des citoyens, il faut que l’État québécois se dote d’une politique globale en la matière. Tout en s’appuyant sur le dynamisme du secteur privé, l’État doit aussi soutenir les initiatives des organismes oeuvrant dans le secteur de l’économie sociale. L’ICEA invite donc le gouvernement à dépasser la conception étroite visant à restreindre son rôle à celui d’utilisateur modèle, pour embrasser l’ensemble des défis que comportent le déploiement de la société de l’information et du savoir.

 

 

 

Introduction

Mémoire déposé par l’Institut canadien d’éducation des adultes  à la Commission de la Culture sur les Enjeux du développement de l’inforoute québécoise, Préparé par Francine Pelletier et Lina Trudel, le 13 septembre 1996

L’organisation de la vie en société en l’an 2000 sera fortement structurée par le développement des nouvelles technologies de l’information et des communications ainsi que par le déploiement des inforoutes. Cette révolution technologique amorcée depuis presque deux décennies a déjà considérablement transformée le monde du travail et contribué à faire faire à la science des progrès exponentiels (les connaissances se renouvellent au dix ans). Elle a aussi eu pour effet de transformer le mythe du village global en une réalité concrète. À titre de citoyen, de travailleur, de consommateur, nous avons été en mesure d’apprécier l’immense potentiel de ces technologies en ce qui a trait notamment aux communications, à l’aide à la gestion, à la rédaction, à la recherche et à la création. Nous avons été en mesure aussi d’en mesurer les limites et les dangers. Bien qu’étant des outils très puissants, ils ne pourront jamais remplacer ni le talent, ni la créativité, ni la connaissance. L’intérêt de ces outils réside dans la qualité des contenus qui circuleront sur l’inforoute et dans le type d’usages qu’on en fait, soit pour améliorer l’égalité des chances, la qualité de la vie et la démocratie pour tous, ou soit, au contraire, pour encourager la seule compétitivité et performance des entreprises.

La révolution technologique conjuguée à la mondialisation des marchés, a contribué jusqu’à présent à faire perdre beaucoup plus d’emplois qu’elle n’en a créé. Le phénomène de l’exclusion économique et sociale qui en a découlé et qui touche un nombre croissant de personnes menace les équilibres sociaux et handicape très lourdement l’avenir de nos sociétés. Les avantages du progrès technologique sont, à ce jour, fort inéquitablement partagées et leur potentiel largement détourné à des fins soit mercantiles ou de contrôle social.

Ce sont ces enjeux qui semblent avoir été à l’origine de cette consultation parlementaire et nous sommes particulièrement heureux d’y participer et de contribuer, dans la mesure de nos moyens, à éclairer les choix importants de société qui en découleront.

Nous avons donc choisi de répondre principalement aux questions relatives à l’accessibilité, à l’éducation, et à la culture, et de les traiter sous l’angle de la démocratisation de l’égalité des chances, de l’accès au savoir et aux processus de décisions politiques.

 

1. L’accessibilité au centre des enjeux

Dans nos sociétés où l’accès aux savoirs devient le principal facteur de croissance et de réussite sociale, il est certain que les individus et les organismes qui pourront accéder et maîtriser les nouvelles technologies de l’information et des communications jouiront d’avantages considérables.

«L’accès à l’autoroute de l’information peut s’avérer être, non pas uniquement une question de privilège ou de position dans la société, mais bien une habileté fondamentale pour fonctionner dans une société démocratique. Il peut devenir le facteur déterminant le niveau d’éducation des personnes, le type d’emploi qu’elles pourront occuper, la formation qu’elles seront susceptibles de recevoir si elles perdent leur emploi, et [le facteur déterminant] la capacité des individus d’accéder à l’information gouvernementale ou aux débats sociaux fondamentaux les affectant.»1

La question de l’accessibilité se retrouve donc au coeur des enjeux. L’universalité d’accès à coût abordable pour tous les citoyens, au même titre que pour le téléphone ou l’électricité, s’avère une première condition incontournable permettant le partage des retombées du progrès technologiques. À cet égard, tous les pays industrialisés s’entendent sur la nécessité d’assurer un accès universel à tous les citoyens.

Cette question porte cependant une triple injonction: en plus d’assurer l’accès aux équipements, il importe aussi de garantir l’accès aux services non seulement à titre de consommateur mais aussi à titre de producteur et de diffuseur de contenus.

Les études réalisées aux États-Unis et ici révèlent que l’accès à l’inforoute est actuellement l’apanage des gens instruits disposant d’un haut revenu. Au Canada, parmi les 25% de foyers disposant d’un micro-ordinateur, seulement le quart d’entre eux possèdent un modem, et ceux-ci ont un revenu moyen de 60,000 $. Au Québec, l’étude récente du Réseau inter-ordinateurs scientifiques québécois (RISQ) indique que 85% des internautes québécois sont des hommes dont 35% dispose d’un revenu familial de 60,000 $. De plus, ils auraient effectué des études universitaires dans une proportion de 56% et les deux-tiers d’entre eux habiteraient Montréal ou Québec.

L’accès aux équipements, bien qu’important, ne constituera pas le principal obstacle, car les entreprises ont intérêt à élargir cet accès afin de commercialiser leurs produits. Le danger réside davantage dans la création de deux types d’inforoute: une pour les mieux nantis via le micro-ordinateur offrant toutes les possibilités de communication interactive, et une autre pour la population en général via la télévision et qui sera axée surtout sur la consommation et le divertissement.

Entre le partage ou la privatisation du savoir

C’est en regard de l’accès aux contenus et aux sites les plus pertinents, au chapitre de l’information et des savoirs utiles au travail, aux études et à la prise de décisions que les clivages les plus importants vont se produire. À cet égard, trois phénomènes nous apparaissent inquiétants: la multiplication des sites à valeur ajoutée payants, l’émergence des micro-transactions et la concentration croissante des fournisseurs de contenus et d’accès à l’inforoute.

Les sites à «valeur ajoutée» – où l’information peut être archivée, traitée, analysée et organisée- deviennent de plus en plus payants et ce, à des coûts prohibitifs pour les individus et les organisations à revenus modestes. Ainsi, de nombreux sites à «valeur ajoutée» accessibles via Internet exigent désormais des frais d’abonnements allant de 7 à 25 $ US par mois s’y ajoutant en sus une facturation à la page ou au document consulté ou au paragraphe imprimé.2 Au Québec, l’entreprise Cedrom-SNI, qui a bénéficié du soutien du Fonds de l’autoroute de l’information, impute des frais d’inscription de 50 $ et exige 10 $ par mois pour l’accès à ses services, des frais mensuels pouvant atteindre 25 $ par mois s’ajoutent ensuite pour la consultation de différents journaux, 25 $ supplémentaires sont nécessaires pour accéder aux services d’information économique et finalement, des frais supplémentaires sont facturés pour les recherches et l’impression de documents.

À cet égard, Bill Gates, dont on ne peut ignorer les visées, ne rêve-t-il pas d’une autoroute où les postes de péages se multiplieraient et où l’on nous vendrait l’information, la connaissance et le patrimoine culturel par tranches et au kilo-octet. Soulignons, à titre d’exemple, l’achat récent des droits de reproduction électronique par Microsoft de tous les grands fonds d’archives photographiques pour les commercialiser sur Internet. Le magazine Newsweek indiquait que «le patron de Microsoft a créé la nouvelle société en 1989, sous le nom d’Interactive Home Systems (devenue aujourd’hui Corbis), avec l’ambition de devenir rien de moins que le premier fournisseur mondial d’art via Internet. […] Corbis lorgne aussi le marché grand public, en pleine expansion. Parmi les clients potentiels, des écoliers qui navigueraient sur le site Corbis sur le Web, cliquerait sur la photo ou le tableau choisi et paierait pour son utilisation dans leur exposé en cours.»3

D’ailleurs, les projets de monnaie électronique se multiplient, projets dont la plus petite dénomination ne sera pas le cent, mais le dix millième ou le cent millionième de dollar: le nanodollar. Ces projets, en expérimentation sur Internet, rendront possible le paiement pour la consultation ou l’impression d’une «page-Web», d’un paragraphe, d’un texte ou d’un document; ces micro-transactions paveront la voie à la commercialisation et à la marchandisation de l’information, de la connaissance et du savoir. Ce marché représenterait plusieurs centaines de milliards de dollars. L’attribution d’une signature électronique à tous les citoyens et citoyennes apparaît dès lors comme une condition préalable ou à tout le moins facilitant la mise en place de tels systèmes.4

Une autoroute à péage

D’autre part, les mouvements de fusion et de concentration des entreprises n’affecteront pas que les contenus. Certains signes nous laissent craindre, dès à présent, qu’on assiste aussi à la mise en place de consortiums qui contrôleront aussi l’accès aux inforoutes. La concurrence entre les multiples fournisseurs d’accès à la galaxie Internet (compagnies de téléphone, de câblodistribution, fournisseurs de service indépendants, etc.) assurent présentement un accès complet à l’ensemble des services disponibles sur Internet qu’il s’agisse de courrier électronique, de «conversations en temps réel» (chat), de groupes de discussion, du World Wide Web, de Telnet, de FTP (File Transfert Protocol), etc. Cependant, l’histoire passée -tout de même assez récente- de la câblodistribution nous enseigne que, malgré toutes les promesses de démocratisation qui ont été faites à l’époque, et qui ressemblent étrangement à l’avenir qu’on nous fait aujourd’hui, l’absorption des petites entreprises de câblodistribution a débouché sur la création de quasi-monopoles régionaux contrôlant l’offre de services aux usagers.

Certains signes pointent à l’horizon qui laissent présager que l’histoire est en voie de se répéter. Ainsi, chez nos voisins du Sud, on assiste à l’achat de fournisseurs de service Internet indépendants ( certains d’entre eux comptaient entre 3,000 et 100,000 abonnés) par d’autres entreprises qui visent à se tailler une place comme fournisseurs de services régionaux. Certains de ces fournisseurs indépendants croient qu’il ne vaut même plus la peine de procéder à des investissements à court terme puisqu’ils seront éventuellement racheter par MCI, AT&T et Time Warner.5 Plus près de nous, le mouvement de concentration est aussi amorcé. «Depuis décembre 1995, plus d’une vingtaine de fournisseurs de tout acabit ont été courtisés par des entreprises souhaitant profiter de leurs expériences et de leur clientèle pour démarrer leur service au Québec. Microtec, entre autres, a acheté deux fournisseurs bien établis: Zone Internet, de la division Lancité, et Odyssée Internet. Malo Film s’est porté acquéreur d’Accent Internet, Infobahn, Total.net et MegaToon. Internet Global et MegaWeb ont opté pour la fusion. iSTAR pour sa part a acquis sept fournisseurs ailleurs au pays, mais aucun au Québec.»6

Le marché de la téléphonie locale, qui représente actuellement la principale voie d’accès à l’inforoute, est également dans la ligne de mire. Ainsi, le CRTC tient présentement des audiences publiques qui visent à permettre l’entrée d’autres acteurs dans le marché de la téléphonie domicilaire et d’affaires. Ces audiences s’inscrivent, rappelons-le, dans la démarche du gouvernement canadien visant à établir un cadre régissant la déréglementation des activités de radiodiffusion et de télécommunications au Canada. Ce marché apparaît très lucratif et suscite la convoitise de nombreux acteurs. En effet, les entreprises de téléphonie voient passer sur leurs lignes un trafic qu’elles ne peuvent tarifer autrement que par le service de base; les utilisateurs d’Internet sollicitent le système téléphonique plus que les autres usagers par la longueur de leur «conversations téléphoniques» et par leur utilisation des possibilités de communications interurbaines via Internet.

On peut craindre, à plus ou moins brève échéance, d’assister à une augmentation considérable du service de base, voire même envisager l’apparition d’une tarification à la minute d’utilisation, ce qui aurait pour conséquence, non seulement d’affecter l’accès au service téléphonique, mais aussi de rendre l’accès à Internet excessivement onéreux. Les entreprises de téléphonie américaines auraient déjà entrepris des représentations auprès de la Federal Communications Commission en ce sens. La concurrence dans ce secteur n’aura probablement pas les effets escomptés et souhaités. Plusieurs affirment déjà que la déréglementation dans la téléphonie locale, contrairement à ce qui s’est passé pour le marché des interurbains, «se traduira par une hausse significative du tarif. La facture pourrait même doubler.»7

Par conséquent, certaines tendances du marché semblent déjà se dégager: facturation téléphonique à la minute, facturation pour l’accès Internet, facturation pour l’accès aux différents services d’Internet ou de l’inforoute, facturation pour les services d’information à valeur ajoutée, facturation pour les services de formation et d’éducation, facturation pour l’accès à la culture et au patrimoine, etc. Qui pourra alors se payer la société de l’information?

Parmi les infopauvres, on retrouve, outre les individus issus des milieux moins nantis, les organismes populaires et communautaires qui travaillent à promouvoir le développement social de ces milieux. Ces organismes sont encore peu équipés et leurs ressources limitées ne leur permettent pas de consacrer des ressources financières importantes à l’appropriation de ces nouvelles technologies. Pourtant, ils pourraient, eux aussi, s’en servir pour améliorer leur fonctionnement, se faire connaître, renforcer les liens de communications et la concertation entre les groupes, améliorer la vie démocratique de leur association et réaliser des économies. Mais élément plus important, ils ont un rôle crucial à jouer pour contrer les dangers de l’élargissement des inégalités que pourrait engendrer l’inforoute en servant notamment de relais auprès des populations exclues et en leur permettant de s’approprier ces nouvelles technologies dans des lieux qu’elles fréquentent et connaissent.

En effet, par leur enracinement dans les milieux et leur connaissance des besoins de la population, ils pourraient contribuer à développer de nouveaux usages sociaux de ces technologies basés sur des enjeux démocratiques, une plus grande solidarité humaine et une plus grande justice sociale. Que l’on parle de groupes d’alphabétisation ou d’éducation populaires, de centres de femmes, de groupes de défense des droits, de syndicats, d’organismes engagés dans le développement de la main-d’oeuvre, de corporations de développement économique communautaire, etc., tous ces groupes, dont le rôle central est aujourd’hui reconnu dans le développement de l’économie sociale, doivent occuper une place importante dans l’appropriation des nouvelles technologies par la population.

Nos recommandations

Sur les inforoutes, il est nécessaire de pouvoir circuler sur des voies publiques et de pouvoir entrer dans des lieux publics d’accès à la connaissance, aux savoirs et au patrimoine culturel. L’inforoute ne doit pas servir qu’à circuler ou à regarder des façades sans pouvoir y entrer -ce n’est d’ailleurs pas la promesse qui nous est faite-, elle doit permettre d’aller quelque part, de s’arrêter, de fouiner, de rencontrer d’autres personnes, de communiquer et d’échanger, de se documenter, d’apprendre, de s’informer, d’agir, de développer des projets individuels et collectifs.

L’ensemble des considérations mises précédemment en lumière obligent les décideurs publics à entreprendre d’urgence une réflexion et un débat public sur la mise en place d’un service de base disponible aux usagers des inforoutes.

Service de base

Nous croyons que ce service devrait garantir:

l’accès aux outils de communication

  • courrier électronique
  • communication en temps réel ou différé à deux ou à plusieurs
  • Internet et les réseaux télématiques

l’accès à des contenus publics à «valeur ajoutée»

  • banques de données et d’informations sur la santé, l’emploi, l’éducation et la formation continue
  • les services gouvernementaux
  • banque de documents, de textes, d’images et de sons
  • sites «carrefour» où l’information est traitée, organisée et analysée

l’accès aux services d’information, de production et de diffusion de contenus

  • bibliothèques virtuelles
  • service d’informations gouvernementales
  • accès aux bibliothèques, aux institutions d’enseignement

l’accès à des services publics de formation et d’éducation

  • formation à distance
  • cours permettant d’améliorer ses compétences et son potentiel, d’obtenir des diplômes ou certificats, de se recycler et d’acquérir de nouveaux savoirs

Des centres d’accès et de services

L’ouverture de points d’accès publics dans les écoles, les bibliothèques 8 , les centres communautaires, etc., et ce, dans toutes les localités et régions du Québec, est aussi d’une absolue nécessité.

Les inforoutes doivent servir à interrelier toutes les légions, les localités et les communautés du Québec. Elles doivent permettre à tous les citoyens de communiquer entre eux et d’échanger. C’est pourquoi, il est essentiel d’encourager et de soutenir la mise en place de points d’accès dans toutes les régions et les localités du Québec. À Montréal, l’ouverture de points d’accès dans les quartiers défavorisés constituerait aussi une priorité. Les écoles, les bibliothèques, les organismes socio-communautaires peuvent servir de points d’ancrage à de telles initiatives. Des expériences d’animation, d’expérimentation, d’éducation et d’appropriation des nouvelles technologies par la population devraient être soutenues. De plus, la multiplication des projets de Libertel devraient être fermement encouragés.

Des programmes de recyclage et de mise à niveau des ordinateurs remplacés par l’entreprise et les organismes gouvernementaux devraient être mis en place pour que les organismes disposant de moyens restreints puissent acquérir des équipements qui soutiennent l’utilisation de logiciels conviviaux.

Notes

1. Ratan, Suneel, « A New Divide Between Haves and Haves-nots?», dans Time, Numéro Spécial : Welcome to Cyberspace, Printemps 1995, p. 25. (Traduction libre)

2. Margot Williams, « Toll Booths Are Popping Up on the Information Highway », dans Washington Post, 17juin 1996, page F33.

3. Newsweek, « Bill Gates construit la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie », dans Courrier international, Numéro 300, du 1er au 21 août 1996, p.29.

4. Tom Steinert-Threlkeld, « The buck starts here : Will nanobucks be the next big thing or are we just talking pocket change? », dansWired, Août 1996, pp. 133-135, 194-197.

5. Robert E. Calem, « PSINet Announces Buyer for Pipeline », dansNew York Times, 2 juillet 1996.
Catherine Cavanaugh, « Mindvox, Long Haven for Hackers, Signs Off? », dans New York Times, 13 juillet 1996.

6. Marie-Andrée Amiot, « Qui fera encore surfer parmi les 147 FAI québécois?», dans Info-Tech Magazine, août 1996, p.14.

7. Nicolas Milette, «Bouleversements majeurs dans le secteur des télécommunications et de la radiodiffusion: les tarifs interurbains en baisse, les tarifs locaux en hausse », dans Journal Les Affaires, cahier spécial, 31 août 1996, p. C3.

8. Les bibliothèques doivent également disposer des moyens financiers suffisants pour maintenir notamment leurs abonnements aux publications imprimées, pour soutenir l’achat de livres et poursuivre leurs activités actuelles tout en consacrant des ressources importantes au branchement à l’inforoute, au renouvellement, à l’entretien et au maintien de leurs équipements informatiques ainsi qu’aux nombreux abonnements aux services à valeur ajoutée qu’il leur faudra payer. Les défis consistent « à maintenir les bibliothèques comme institutions centrales d’une société démocratique ainsi qu’à s’assurer que le public ait un accès aussi libre et complet à l’information électronique qu’à l’information imprimée ». Dinitia Smith, « Librarians’ Challenge : Offering Internet», dans New York Times, 6 juillet 1996, p.11.

 

2. Contrôle ou participation des citoyens

Le droit à la communication nous apparaît être un élément-clé de la démocratisation de l’inforoute. C’est, le caractère interactif de ces technologies qui, à cet égard, permet les plus grands espoirs. Les possibilités offertes aux usagers d’échanger et de partager leurs expériences et savoirs, d’être à la fois producteurs d’information et usagers, constituent, en effet, des conditions objectives permettant de briser le monopole actuel du savoir et de l’information que détiennent largement les médias.

Cette difficulté peut s’avérer beaucoup plus facile à surmonter dans l’univers des inforoutes. Sur les inforoutes, il y a bien sûr des «Cadillac» mais les petites cylindrés peuvent aussi y circuler, et les deux types de véhicules, atteindre, à leurs vitesses, les destinations de leur choix.

Améliorer la vie démocratique

L’intérêt de ces outils, comme le révèle le succès d’Internet, ne réside pas tant dans la possibilité accrue de nous faire accéder aux contenus actuels des médias de masse commerciaux ou aux produits ordinaires de consommation, mais bien davantage dans la possibilité de communiquer, de discuter à distance, d’apprendre, de rédiger des textes avec d’autres, d’accéder aux savoirs et aux oeuvres du patrimoine intellectuel et culturel, à l’échelle nationale et internationale. Les inforoutes peuvent contribuer à renforcer la communication entre les communautés locales, régionales et nationales, entre les communautés urbaines et rurales. Elles peuvent améliorer les échanges, la communication et la solidarité sur le plan international.

Leur énorme potentiel réside en ce qu’elles permettent à une multitude de communications horizontales d’exister, aux individus et aux collectivités de s’exprimer, de produire et de diffuser des contenus. Les citoyens et les collectivités peuvent y parler de leurs réalités, échanger avec d’autres personnes ou groupes partageant les mêmes intérêts et préoccupations, s’organiser collectivement, former des regroupements et des associations qui dépassent le cadre des frontières nationales, et intervenir dans les débats sociaux.

Par ailleurs, nombreux sont ceux qui parlent de démocratie électronique. Cependant la démocratie participative se distingue de la démocratie électronique à la Ross Perot ou à la Newt Gingrich: il ne s’agit pas uniquement d’enregistrer son vote par télématique. La démocratie suppose le débat et la discussion, de créer des lieux d’échange et de rencontre, d’être informé, pas le sondage télématique permanent. Les ordinateurs, les réseaux électroniques et l’inforoute pourraient, par leur potentiel de communication, soutenir la vie démocratique en permettant à des initiatives citoyennes de voir le jour par l’entremise d’associations de personnes ou de réseaux d’expression.

À ce jour, les documents gouvernementaux traitent peu ou prou du rôle de l’inforoute dans l’amélioration de la participation des citoyens à la vie politique, sociale ou communautaire. On parle d’informer les citoyens, ce qui est bien et souhaitable, mais l’information à elle seule ne suffit pas à renouveler les pratiques citoyennes. «L’émergence des réseaux locaux devrait permettre la réorientation de l’usage de ces technologies sur des enjeux citoyens. […] La démocratie et la vie politique pourrait y trouver les voies d’un renouveau.»1 Les organisations de la société civile devrait se voir consacrer une place importante dans la définition et l’expérimentation de ces nouveaux usages relativement aux rapports entre l’État et le citoyen.

À cet égard, plusieurs projets américains de participation citoyenne pourraient constituer des avenues à considérer. En effet, plusieurs organisations de la société civile ont développé des projets qui visent à stimuler la participation. Les projets California Elections, Project Vote Smart vise à stimuler la participation aux élections, le projet Minnesota E-Democracy Project veut accroître leur participation dans les affaires publiques, le Philadelphia Neighborhoods Online met l’accent sur le développement communautaire et économique local, etc.2 Ainsi, il s’agit, non seulement de développer de nouveaux produits commerciaux ou exportables, mais aussi des projets qui permettent d’assurer le développement des collectivités locales et de la participation sociale.

La tentation du contrôle

S’il est vrai que les réseaux télématiques peuvent contribuer à améliorer les relations entre le citoyen, l’État, l’administration et les services publics, ils peuvent également engendrer méfiance et suspicion. Ainsi, l’absence d’un vaste débat public sur des questions aussi fondamentales que l’implantation d’une carte-santé, de la signature électronique, le partage de données entre les différents ministères ou l’accumulation d’informations par les entreprises et les organismes de services, nous inquiète. Les avancées technologiques nous permettent le meilleur et le pire des mondes, allant d’une société de surveillance et de contrôle à une démocratie revisitée.

«Alan Westin, un des premiers à définir la «vie privée» en termes politiques», affirme «que la protection de la vie privée a des fonctions sociales essentielles: elle prévient contre l’invasion du privé par le politique; elle protège les personnes contre le contrôle abusif des bureaucraties et de la police; elle soutient la diversité des pratiques religieuses et la liberté d’association; elle protège le caractère secret du vote aux élections; elle préserve un espace d’expérimentation et de réflexion propre à chaque personne et la manière de vivre de chaque famille». Pour lui, «à l’ère des nouvelles technologies, le droit à la « vie privée » devient le droit des individus de déterminer pour eux-mêmes quand, comment et dans quelle mesure l’information qui les concerne peut être communiquée à d’autres».3

Les choix technologiques actuels auront des effets structurants sur les pratiques et les usages sociaux de demain; ils produiront des impacts sociaux considérables et, ils définiront en quelque sorte la société tout comme l’architecture ouverte et le potentiel de communication ont fait d’Internet ce qu’il est aujourd’hui. Il est ainsi essentiel que les citoyens, même non techniciens, puissent intervenir dans cette discussion qui affectera leur vie, leur relation avec l’État et leur participation aux affaires de la Cité.

Les débats qui ont eu lieu sur le projet de loi 32 qui permettait au ministère du Revenu de se soustraire à l’application de volets fondamentaux de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels et sur le projet de loi 36 qui visait à donner des pouvoirs accrus au Contrôleur des finances en ce qui concerne l’accès aux banques de données des organismes publics, ont soulevé un tollé de protestations et une réprobation généralisée. Bien que le document «Pour une stratégie de mise en oeuvre de l’autoroute de l’information au Québec» réaffirme la protection de la vie privée et de la confidentialité des renseignements personnels comme principes à respecter dans le déploiement de l’inforoute québécoise, les projets de carte-santé et de signature électronique peuvent être lus à cette lumière et nous inquiéter.

Il est ainsi d’autant plus nécessaire que s’engage un vaste débat public sur ces questions, et ce, particulièrement quand le rapport annuel du Protecteur du citoyen révèle que, parallèlement à l’adoption de ces projets de lois, le gouvernement «sabrait allégrement dans les organismes de protection des droits» et «dans les subventions aux organismes privés de défense des droits ou qui en font la promotion de valeurs démocratiques»4 . Il y a là matière à être inquiets pour l’avenir de notre démocratie et sur la place que pourront prendre les citoyens dans cette discussion.Il est dorénavant admis de soumettre les projets d’envergure à des évaluations quant aux impacts environnementaux; un projet de l’ampleur de celui des inforoutes ne devrait pas échapper à une telle obligation.

Nos recommandations

Pour créer un espace de vie démocratique sur les inforoutes, il faudrait que

  • L’État favorise et soutienne le développement de projets émanant d’organismes représentatifs de la société civile, consistant à utiliser les inforoutes pour l’accès à l’information publique et la participation des citoyens au processus de décision.
  • L’État pourrait initier la création de partenariat avec des fondations et entreprises privées pour le financement de tels projets tout en garantissant une autonomie complète d’action aux organismes concernés.
  • L’État crée un forum public permanent visant l’évaluation préalable des projets de développement de l’inforoute: signature électronique, la mise sur pied d’un service de base, l’élaboration de code de déontologie et règlements, l’encryptage, etc.

Notes

1. Multimédia: les voies d’une maîtrise sociale, Appel de la Fondation pour le Progrès de l’Homme et Transversales/Science Culture, mars-avril 1995, numéro 32.

2. Informations puisées sur Internet aux sites du Center for Civic Networking et de CPN Networking : http://www.cpn.org.

3. Michel Venne, « Alan Westin: Le pape de la vie privée. Le professeur de sciences politiques est devenu l’un des plus influents définisseurs des règles sur la protection des renseignements personnels », dans Le Devoir, 8 juillet 1996, page B1.

4. Rapport annuel du Protecteur du citoyen, Comment l’État enlève aux citoyens des droits et des recours fondamentaux : Le Protecteur du citoyen en appelle aux parlementaires.

 

3. L’éducation et l’appropriation sociale pour maîtriser l’avenir

Les déséquilibres originant de la disparité de moyens sont souvent aggravés par le manque de formation et de préparation permettant aux personnes et aux groupes de sélectionner dans cette mer d’informations celles correspondant à leurs besoins, de les ordonner, de les traiter, de les gérer et de les utiliser. L’éducation pour une réelle appropriation technologique constitue donc une des premières priorités.

Le principal défi pour l’éducation ne consiste pas surtout à apprendre à utiliser les logiciels ou à comprendre le fonctionnement d’un réseau ou d’un micro-ordinateur, pas plus qu’il est utile d’apprendre la mécanique pour conduire une auto. La convivialité des interfaces permet d’ailleurs aux individus d’apprendre à utiliser un logiciel de navigation en quelques heures seulement. Le véritable défi pour l’éducation consiste à «fournir des cartes du monde et la boussole pour se diriger dans ce vaste univers»1 . Le renouvellement rapide des connaissances et la capacité des ordinateurs de les stoker, de les traiter et de les mettre à jour oblige le milieu de l’éducation à centrer désormais son approche, non pas sur la transmission des savoirs, mais davantage sur l’apprentissage de compétences fondamentales: apprendre à apprendre, à analyser, à traiter l’information et à porter des jugements critiques, et apprendre aussi à développer sa créativité.

Il s’agit «de transmettre massivement et efficacement de plus en plus de savoirs et de savoir-faire évolutifs adaptés à la civilisation cognitive parce qu’ils sont les fondements des compétences de demain. Simultanément, il lui faut trouver et marquer les repères qui permettent de ne pas se laisser submerger par les flux d’informations plus ou moins éphémères qui envahissent les espaces privés ou publics et de garder le cap pour les projets de développement tant individuels que collectifs»2 .

L’expérience de navigation à travers les sites hypertextuels présents sur le World Wide Web ressemble à l’expérience télévisuelle. On fouine, ou furète, on vogue à la surface des choses. Bien sûr, il y a de nombreuses pages ou sites qui ne valent par la peine qu’on s’y arrête. Mais il y en a d’autres qui exigent qu’on prenne du temps, qu’on réfléchisse, qu’on les associe à d’autres lectures, qu’on les jauge, qu’on interroge la fiabilité des informations qu’on y trouve, qu’on les compare à d’autres. Comme pour la télévision, il faut apprendre à aller au-delà des images, à décoder les émotions avec lesquelles elle nous parle; il faut savoir comment est choisie, organisée et classée l’information; il faut pouvoir dépasser le fractionnement et le morcellement des informations; il faut établir des liens dans un univers discontinu.

C’est pourquoi l’éducation aux médias, et non par les médias, s’applique à l’inforoute et aux nouvelles technologies. Cependant, celle-ci doit postuler une formation visant le développement d’une culture scientifique et technologique pour les citoyens, techniciens et non-techniciens, puissent maîtriser le développement de ces outils, qu’ils puissent «intégrer les informations à tous les moments de l’existence et sur tous les plans de la connaissance pour donner sens à la vie, aussi bien personnelle que professionnelle.»3

L’apprentissage tout au long de la vie s’inscrit de plus en plus comme une réalité incontournable. Les personnes doivent renouveler sans cesse leurs connaissances, mettre à jour leurs compétences, se recycler, acquérir de nouveaux savoirs et s’adapter à des réalités de plus en plus mouvantes. Et il n’y a pas que les jeunes qui sont au coeur de la tourmente. Rappelons que 70% de la main-d’oeuvre de demain a déjà quitté les bancs d’école, qu’il faut deux décennies pour que les améliorations apportées à la formation initiale se traduisent par une augmentation de la qualification de la main-d’oeuvre, que l’analphabétisme demeure une préoccupation majeure, que 44% de la population ne possède pas de diplôme d’études secondaire. C’est pourquoi, l’Institut croit qu’il faut prendre le virage de la formation continue en même temps que le virage technologique, qu’il faut augmenter les compétences techniques et scientifiques de l’ensemble de la population, qu’il doit avoir une multiplication des lieux d’appropriation et de réflexion sur l’impact des nouvelles technologies sur la vie en société.

On ne peut en outre dissocier l’éducation des adultes des questions liées à la formation de la main-d’oeuvre. La formation continue nécessite également de do