Mémoire de l’Institut canadien d’éducation des adultes préparé par Lina Trudel et Francine Pelletier présenté au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes dans le cadre de la première étape de la consultation sur l’autoroute de l’information. Le 16 janvier 1995.

L’accès à la cité démocratique

Introduction

L’Institut a tenu à participer à cette première et importante consultation publique sur la mise en place de l’autoroute canadienne de l’information qu’entreprend le CRTC à la demande du Gouvernement. Bien que la formulation des questions soumises à cet examen public semble concerner surtout les acteurs économiques et politiques, il nous apparaît évident que les choix et les orientations qui y seront privilégiés auront une portée culturelle et sociale très considérable. Le résultat de cette consultation aura certainement une influence importante sur la politique globale que le gouvernement adoptera dans ce dossier à plus ou moins brève échéance.

En tant qu’organisme voué à promouvoir le droit d’apprendre des adultes et la participation des citoyens aux affaires de la cité, nous nous intéressons tout particulièrement au potentiel éducatif et communicationnel que représente la convergence des technologies de l’information, des télécommunications et de la câblodistribution.

Un réseau axé sur la communication

Si la plupart des services développés dans le domaine de la radiodiffusion ont emprunté jusqu’à maintenant la voie du divertissement, ceux qui émergeront de la mise en place des systèmes multimédias interactifs risquent de se déployer dans des secteurs d’activités beaucoup plus diversifiés tels, ceux reliés à l’apprentissage, au travail et à la consommation. Ces technologies contribueront donc à transformer considérablement les conditions d’apprentissage et les manières de travailler et de consommer. Le caractère interactif de ces technologies constitue en outre un atout social et démocratique capital, car il permettra aux personnes de les utiliser selon leurs besoins et de créer leur propre réseau d’échange et de partage d’information. Dans le domaine notamment de la formation à distance, la communication bidirectionnelle fait sauter une grande partie des différences existantes entre la formation à distance et celle en face à face.

Le succès phénoménal d’Internet illustre bien ce besoin des utilisateurs en matière de communication. Le succès et la pertinence des services qui seront mis en place grâce à la convergence technologique dépendront très certainement de leur capacité de répondre aux attentes des personnes, non pas seulement à titre de consommateurs mais aussi à titre de citoyens désireux de s’approprier ces technologies et de les utiliser pour leurs besoins de s’informer, de se perfectionner ainsi que de communiquer. En effet, selon une enquête Gallup d’avril 1994, 58,7 p. cent des personnes consultées désiraient obtenir des services éducatifs, ce choix devançant largement le magasinage (21,3 p. cent) ou les jeux vidéo (16,4 p. cent)1.

Cette nouvelle révolution technologique suscite en théorie beaucoup d’espoirs et d’intérêts, mais les stratégies d’implantation ne semblent malheureusement pas toujours favoriser les usages les plus positifs pour le développement et le progrès de l’humanité. Si l’on se réfère aux résultats des premières phases de la révolution informatique, force nous est de constater que le potentiel technologique a été soumis jusqu’à maintenant à des finalités avant tout économiques et qu’elles ont généré des processus d’exclusion d’un nombre croissant de personnes non seulement du marché du travail, mais aussi de la vie sociale et culturelle. Dépendant des orientations qui seront privilégiées et des choix qui seront arrêtés, les nouveaux systèmes multimédias pourront, eux aussi, contribuer soit à contrer ou à renforcer l’établissement d’une société à deux vitesses sur le plan de l’accès au travail de même qu’à celui à l’information et au savoir.

Il nous semble important, à ce moment-ci, de préciser ce qu’il faut entendre par autoroute de l’information. Si on examine la définition retenue par le gouvernement canadien, on constate que ce terme recouvre une réalité beaucoup plus large que le seul domaine de la radiodiffusion et des télécommunications. Dans le document émanant du ministre de l’Industrie, l’autoroute de l’information est définie comme étant un «réseau de réseaux», «raccordant au Canada les foyers, les entreprises, les gouvernements et les divers établissements à une vaste gamme de services interactifs, tels que services de divertissements et d’enseignement, produits culturels, services sociaux, banques de données, ordinateurs ainsi que opérations bancaires et commerce électroniques».2

Le rapport d’étape du Comité consultatif sur l’autoroute, intitulé «Source de nouvelles dimensions pour l’apprentissage, la créativité et l’esprit d’entreprise», souligne en outre que «… cette autoroute concerne moins l’information que la communication, au sens le plus étroit et le plus étendu de ce terme. Il ne s’agit pas uniquement de l’entrée ni de la sortie d’information, mais aussi d’un point de rencontre d’une série de collectivités dotées de cultures riches et dynamiques, grandes ou petites, situées au nord ou au sud, à l’est ou à l’ouest, peuplées d’êtres humains à la pensée créatrice qui communiquent entre eux et s’enrichissent mutuellement».3

Le développement de l’autoroute de l’information aura donc des effets structurant sur l’ensemble des activités sociales. Les services, produits et contenus qui seront offerts et qui circuleront sur ces réseaux relèvent de compétences tout autant provinciales que fédérales et concernent plusieurs types de législation tels: les Chartes canadienne et québécoise des droits, les lois sur les droits d’auteurs, sur la protection de la vie privée et des consommateurs, ainsi que celles sur la radiodiffusion et les télécommunications. Il faut donc éviter de prendre des décisions précipitées et à la pièce qui risqueraient de créer des précédents fâcheux et d’entraîner des effets pervers, qui pourraient être lourds de conséquences, tel la création de monopoles de connaissances et de savoirs.

L’élaboration d’une politique globale

La mise en place de l’autoroute électronique doit s’inscrire dans le cadre d’un projet de société et nécessite ainsi l’adoption d’une politique pouvant tenir compte de l’ensemble des enjeux de société. Dans un tel contexte, il est bien évident que le rôle de l’État ne pourra se limiter à soutenir les initiatives du secteur privé. En plus d’assurer une présence significative de contenu canadien de langue française et anglaise sur ces autoroutes, l’État devra aussi garantir le pluralisme des points de vue et assurer des conditions équitables d’accessibilité à la fois pour les individus et les organismes de façon à préserver les exigences de services publics en matière notamment d’éducation et d’information.

Afin de profiter pleinement du potentiel communicationnel de ces technologies, il faudra aussi prévoir la mise en place de mécanismes pouvant favoriser l’accès à ces réseaux aux petits producteurs et fournisseurs de contenus, qu’ils soient privés, publics ou communautaires.

Ce sont là quelques éléments illustrant la nécessité d’élargir le processus actuel de consultation publique à des problématiques sociales et démocratiques plus larges ainsi qu’à un nombre plus diversifié d’acteurs et d’intervenants. Des mécanismes d’évaluation sociale et environnementale de projets industriels ont été mis en place depuis quelques années au Canada, il serait donc logique et encore plus justifié de mettre sur pied un mécanisme d’évaluation similaire en ce qui a trait à l’implantation de l’autoroute canadienne de l’information. Les bénéfices sociaux qui en résulteraient compenseraient très largement les coûts et les délais suscités par une telle consultation.

Dans un domaine aussi technique et complexe, la capacité de formuler des questions et de proposer des pistes de solution est directement conditionnée par la qualité de l’information disponible. Le processus de consultation devrait donc comporter un engagement de transparence de la part des promoteurs des services et la mise en place, par les pouvoirs publics, d’une stratégie de diffusion de l’information nécessaire et pertinente à la consultation.

Notes

1. M. Leclaire, L’enjeu de contenu des autoroutes électroniques. Document non-public, 1994, p. 9.

2. Industrie Canada, L’autoroute canadienne de l’information. Une nouvelle infrastructure de l’information et des communications au Canada, Ottawa, 1994, p. 1.

3. Comité consultatif sur l’autoroute de l’information, Sources de nouvelles dimensions pour l’apprentissage, la créativité et l’esprit d’entreprise, Rapport d’étape du Comité consultatif sur l’autoroute de l’information, Ottawa, 1994, p. 3.

 

Un lieu de convergence entre le social et le technique

Les enjeux relatifs aux installations

L’Institut s’est penché sur la question des installations parce que nous pensons que les architectures et les caractéristiques techniques des différents réseaux conditionneront les usages possibles, l’origine des contenus et leur accessibilité, la capacité de communiquer des usagers ainsi que l’accès à la connaissance et au savoir. Les choix technologiques risquent fort de déterminer les rapports sociaux ou pédagogiques qui pourront ou ne pourront exister sur l’autoroute de l’information.

Les principes sous-jacents à la conception des réseaux de même que les politiques et réglementations gouvernementales adoptées à cet égard auront, en effet, un impact déterminant sur toutes les facettes de l’autoroute de l’information: l’accessibilité, la capacité de communication, le contrôle des contenus et des usages, les équipements, la conception des interfaces techniques ou visibles à l’usager, l’élaboration des standards et des normes techniques ou déontologiques et la transparence quant aux spécifications techniques.

La communication

L’explosion et la croissance exponentielle du réseau Internet et l’expérience du Minitel en France ont largement démontré que les personnes et les citoyens désirent que l’autoroute de l’information soit essentiellement un outil de communication.

Nous savons que la technologie de la câblodistribution offre actuellement une faible capacité de transmission d’information à partir du foyer ainsi qu’une faible capacité de commutation. Le résultat est donc un faible potentiel en matière de communication entre les utilisateurs. Malgré les prétentions des entreprises de câblodistribution, concernant la bidirectionnalité et l’interactivité de leur réseau, le fait demeure que les «entreprises de câblodistribution ne pensent pas que leurs liaisons vers l’extérieur à partir des résidences, tout au moins à court terme, achemineront davantage qu’un signal de bande étroite. (…) Les services interactifs se limiteront au