Préface

Trois ans s’étaient écoulés depuis l’étude des besoins menée auprès des groupes communautaires sur l’appropriation de la télématique. Au cours de ces trois années, Communautique a sillonné le Québec, a offert des dizaines et des dizaines de journées de formation aux groupes, a organisé des forums de discussion, a contribué à développer l’espace communautaire francophone sur Internet, a mené des expériences pilotes d’accès à Internet au sein des groupes populaires et communautaires, a initié et familiarisé des citoyennes et citoyens par centaines à Internet. La petite équipe de Communautique a déployé des énergies considérables et, la réponse des groupes ainsi que des gens fut des plus enthousiastes et stimulantes.

Plusieurs autres projets de télématique communautaire ont aussi contribué à ce vaste travail d’appropriation par le milieu communautaire notamment le Réseau de protection du consommateur des associations coopératives d’économie familiale (ACEF), Net-Femmes de la Table des regroupements de groupes de femmes et du Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDEACF), Internet et alphabétisation du CDEACF, le Réseau d’information des organismes communautaires et bénévoles du Québec de la Table des regroupements provinciaux d’organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB).

Le temps était donc venu de reprendre le pouls des groupes, d’évaluer le chemin parcouru et de tenter de cerner l’impact des projets de télématique communautaire. Communautique s’est donc lancé à nouveau dans cette aventure qu’est une enquête sur l’état de l’appropriation de la télématique et de l’intégration de l’informatique au quotidien. Nos ambitions de départ étaient relativement modestes : rejoindre quelques centaines de groupes de quelques-uns des nombreux secteurs qui composent le milieu communautaire. C’était sans compter avec les besoins des groupes : besoin de parler des impacts, besoin de discuter des enjeux, besoin de brosser un portrait des défis relevés au quotidien, besoin de prendre la mesure des changements accomplis, besoin de réfléchir aux perspectives, aux conditions de réussite et aux pistes d’action, besoin de rêver aux développements possibles. La réponse a ainsi été fulgurante : des dizaines de regroupements se sont investis dans la distribution du questionnaire et des centaines de groupes y ont répondu.

Une enquête de cette envergure ne saurait être possible sans le soutien généreux et solidaire de plusieurs personnes et organismes. Toutes ces énergies tendues vers un même but ont largement contribué au succès sans précédent de cette enquête. Nous remercions chaleureusement tous les regroupements ainsi que les groupes qui ont participé à la diffusion du questionnaire et qui ont consacré du temps à répondre. Nous savons à quel point il est rare et précieux. Merci encore à toutes les personnes qui ont participé aux ateliers. Votre participation généreuse et vos commentaires traduisent la richesse de la réflexion en cours dans le milieu communautaire.

Communautique tient à remercier chaleureusement Télé-Québec qui s’est à nouveau associé à notre enquête. Nous tenons à souligner l’appui du Service de la recherche et de la planification notamment le soutien de Gérald Bourbeau au projet et la contribution considérable de Pierre Jacob au traitement statistique, parfois complexe, des données recueillies.

Nous devons aussi souligner la contribution et l’apport soutenu d’Économie communautaire de Francheville (ECOF) et du Tour d’y voir. Merci à Jean-François Aubin, pour son soutien indéfectible, pour l’animation des ateliers ainsi que pour ses conseils précieux et judicieux; merci à Daniel Dubrûle pour les heures passées à compiler les questionnaires ; merci aussi à toute l’équipe d’ECOF et du Tour d’y voir, et toutes nos excuses pour l’engorgement de votre télécopieur pendant des jours entiers !

Avant de terminer, nous devons mentionner qu’une telle enquête ne pourrait voir le jour sans un engagement et un soutien financier important. Cette enquête a ainsi été rendue possible grâce au Secrétariat à l’action communautaire autonome du ministère de la Solidarité sociale et au Fonds de développement de la Métropole du ministère des Affaires municipales et de la Métropole.

Un mot finalement pour souligner le travail exceptionnel de toute l’équipe de Communautique, et particulièrement ceux et celles qui ont contribué à cette enquête et ont quitté Communautique pour relever de nouveaux défis.

Francine Pelletier

 

Introduction

L’ordinateur fait aujourd’hui partie quasi intégrante du monde du travail et ce, même pour ceux dont l’activité revêt davantage un caractère social. Tablant sur l’ordinateur comme outil de communication et sur la création d’espaces reflétant son originalité, ses valeurs et ses aspirations, le milieu communautaire québécois vit lui aussi à l’ère Internet.

Entre 1996 et 1999, l’appropriation de la télématique par les groupes communautaires du Québec s’est opérée à un rythme accéléré : des projets se sont déployés dans plusieurs réseaux ; de nouveaux groupes communautaires sont nés avec pour mission spécifique l’appropriation sociale et démocratique des TIC; des regroupements provinciaux et de nombreux groupes de base ont investi les inforoutes. Les groupes se sont engagés, ils se sont formés, ils tentent d’intégrer Internet à leur travail quotidien, ils développent des projets, ils s’interrogent et réfléchissent sur la façon de lier ces nouveaux développements à leur mission et à leurs services tout en leur gardant une dimension humaine.

Lors de l’étude de besoin de 1996, peu de groupes avaient expérimenté Internet, utilisé le courriel ou navigué sur le Web. Pour la plupart, leur contact s’était souvent limité à l’univers mythique alors présenté par les médias. À l’époque, pour tenir compte de cette réalité, nous avions organisé des ateliers de familiarisation avant les ateliers de discussion afin d’initier les participants et les participantes aux différentes ressources disponibles sur Internet. Le questionnaire d’alors, en plus d’investiguer la question des équipements, reposait sur des mises en situation pour explorer les utilisations potentielles.

Depuis ce temps, Internet a effectué une percée fulgurante dans l’ensemble de la société. Il devient partie prenante de notre quotidien. Pas une journée ne se passe sans qu’on mentionne une adresse de courriel ou de site à la radio ou à la télévision. Des chroniques régulières dans les journaux, à la radio ou à la télévision traitent des technologies sous différentes dimensions: sociale, technique, pratique, etc. Les virus et les cyberpirates font la une; le commerce électronique ou la protection des renseignements personnels défraient régulièrement la manchette.

L’intervention des divers paliers de gouvernements s’est, elle aussi, accentuée, et ce, sur plusieurs plans. Le gouvernement du Québec a adopté, en avril 1998, une politique où sont définies une série de mesures quant au déploiement de l’autoroute de l’information et quant à la création de l’État-réseau. Il a doté le Fonds de l’autoroute de l’information de plusieurs dizaines de millions pour soutenir le développement de projets liés aux grands axes de la Politique. Le Fonds de l’autoroute a d’ailleurs soutenu en 1997 et 1998, quelques projets issus du monde communautaire. Récemment, le gouvernement du Québec a aussi mis sur pied un programme visant à brancher les maisons de jeunes, il a soutenu le branchement des familles bénéficiant des allocations familiales, il a développé une pléthore de mesures pour stimuler le commerce électronique, il a encouragé l’accès via les bibliothèques publiques et les écoles, il a soutenu un projet pilote d’attribution d’adresses de courrier électronique à la population des quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Centre-Sud à Montréal ainsi qu’à Baie Comeau. Plusieurs groupes communautaires ont d’ailleurs été impliqués dans ce projet. Certains ministères participent aussi, à des hauteurs et à des degrés très divers, à l’informatisation ou à l’entrée des groupes sur les inforoutes. À cet égard, mentionnons l’apport certain du Fonds de lutte contre la pauvreté par la réinsertion au travail qui a contribué, via les projets qu’il soutient, à l’acquisition ou au renouvellement d’équipements dans plusieurs groupes communautaires au cours des dernières années de même qu’à la mise sur pied de points d’accès et à l’intégration d’activités d’initiation de la population au sein d’une cinquantaine de groupes communautaires dans sept régions du Québec.

Le gouvernement fédéral a affirmé sa volonté de faire du Canada le pays le plus branché au monde. En plus de ses autres axes d’intervention visant le commerce électronique et les entreprises, il a multiplié les programmes s’adressant spécifiquement aux organismes à buts non lucratifs ou bénévoles ainsi qu’aux collectivités. À titre d’exemples, mentionnons le programme Volnet qui vise à fournir équipement, branchement et formation à des milliers d’organismes à buts non lucratifs, le programme d’accès communautaire qui soutient la création de réseaux de centres d’accès communautaires en milieu rural ou urbain et, les programmes du Bureau des technologies d’apprentissage qui encourage les projets de recherche et de développement de réseaux d’apprentissage.

Parallèlement, les enquêtes et les sondages se sont multipliés : ménages, petites et moyennes entreprises, très petites entreprises ont été auscultés. Le monde communautaire ne pouvait demeurer en marge ou sur l’accotement, pourrions-nous dire, et ce, d’autant plus que l’informatisation des groupes a très nettement progressé au cours de ces trois années de même que l’utilisation de la télématique à des fins sociales.

Composante essentielle de la société, ce mouvement vaste et diversifié compte plusieurs milliers de groupes répartis sur l’ensemble du territoire québécois. Les groupes communautaires et populaires contribuent au développement économique, social et démocratique tant au niveau local que régional. Ils peuvent jouer un rôle crucial, non seulement dans le déploiement de l’inforoute québécoise dans une perspective citoyenne, mais aussi dans l’accès aux technologies de l’information et de la communication par les populations les plus démunies. Engagés dans la lutte contre toutes les formes d’exclusion et travaillant quotidiennement avec les populations démunies ne disposant pas des moyens d’accéder aux inforoutes, ils peuvent et veulent contribuer à combler le fossé qui risque de se creuser entre les infopauvres et les inforiches.

Notre enquête s’inscrit dans ce contexte. Nos objectifs de départ visaient à évaluer le degré d’informatisation des groupes de deux ou trois secteurs d’intervention, à mesurer l’intégration de pratiques en télématique dans quelques-uns des réseaux où des projets communautaires se sont déployés, à identifier les conditions à mettre en place pour assurer une appropriation réussie, à connaître les expériences qui suscitent l’enthousiasme ou celles qui entraînent des déceptions, à identifier les stratégies d’utilisation et finalement, à cerner les impacts des TIC sur l’organisation du travail et l’action des groupes.

De relativement modestes, nos objectifs sont devenus plus importants devant la réponse des groupes. Ainsi, plus de 3 000 questionnaires ont été diffusés dans différents réseaux ; plus de 450 groupes ont répondu à l’appel lancé ; des ateliers de discussion ont été tenus à Montréal, Québec et Trois-Rivières. Des groupes de base de presque toutes les régions du Québec et de la quasi-totalité des divers secteurs d’intervention se sont faits entendre et sont représentés par ces résultats. Les regroupements provinciaux, sectoriels ou régionaux ont aussi exprimé leurs besoins, leurs expériences et leurs préoccupations. De ce seul point de vue, cette enquête est unique. Elle témoigne en outre de l’importance que les groupes communautaires accordent aujourd’hui à l’appropriation des TIC. A cela s’ajoute, la richesse des réflexions, des échanges et des discussions tenus lors des ateliers.

Toutefois, nous devons souligner la faible participation des groupes des régions des Laurentides, de Lanaudière, de l’Outaouais et du Nord du Québec. Est-ce le résultat de nos modes de diffusion ? Est-ce le reflet de réalités spécifiques, de besoins particuliers en matière d’équipements, d’un intérêt moins marqué pour les technologies, du nombre de groupes présents dans ces régions ou de leur dispersion ou des réseaux auxquels ils appartiennent ? Ces questions méritent d’être creusées et une attention particulière devrait être portée à ces régions dans les suites de la présente enquête.

Par ailleurs, nous souhaitions rejoindre les groupes non informatisés et ils furent peu nombreux à nous répondre. Est-ce là le simple reflet de la réalité actuelle ? Cette question demeure en suspens. Et pourtant, nous savons qu’il en existe encore un nombre certain. Les différents projets que nous menons indiquent que les besoins en équipements sont encore très présents dans certaines régions du Québec. La réponse sans équivoque des groupes aux huit organismes d’exécution oeuvrant au Québec dans le cadre du programme Volnet illustre en partie cette réalité. D’autre part, nos résultats indiquent que plusieurs groupes ne disposent que d’un seul ordinateur, un Pentium en l’occurrence, ce qui tendrait à indiquer une informatisation assez récente.

Par ailleurs, nous devons souligner la force et l’ampleur de la volonté exprimée par les groupes à développer des points d’accès à Internet pour les personnes qui fréquentent leur organisme (62% des répondants). Ce résultat démontre à lui seul que les groupes sont profondément préoccupés par les risques de voir exclus les gens avec qui ils travaillent et qu’ils sont prêts à s’engager activement à combler la fracture numérique.

Nous souhaitons maintenant que les résultats de cette enquête servent à stimuler la discussion au sein des groupes communautaires, à faire connaître les défis relevés par les groupes et leurs préoccupations, à engager des échanges sur les perspectives de développement et sur les conditions à mettre en place, à animer le débat sur les utilisations solidaires, à engager la discussion sur les enjeux citoyens avec les membres et les gens qui fréquentent l’organisme, à alimenter la réflexion collective et à développer des perspectives d’action quant à la maîtrise sociale et démocratique des TIC par tous et toutes.

 

Chapitre 1 : Synthèse des résultats

Cette enquête, autant par ses ateliers de discussion que par le questionnaire, a permis de cerner toute l’avancée réalisée par les groupes communautaires entre 1996 et aujourd’hui. Les groupes s’engagent, de façon diversifiée et dans la mesure de leurs moyens, dans les technologies de l’information et de la communication ainsi que sur les inforoutes. Toutefois, force est de constater que des constantes demeurent dans les préoccupations et dans les enjeux identifiés en 1996 et que les groupes ont besoin d’être soutenus dans cet immense chantier qu’ils ont entrepris d’investir.

Lutter contre l’exclusion et combler le « fossé numérique »

Face aux technologies de l’information et de la communication, les groupes rencontrés lors des ateliers ont souligné qu’ils souhaitent d’abord les utiliser afin d’améliorer globalement leur action. Ensuite, ils désirent les intégrer afin d’améliorer leur travail quotidien. Et surtout, ils veulent les mettre à contribution dans leur lutte contre l’exclusion en permettant aux membres ou aux personnes qui fréquentent l’organisme de bénéficier, elles aussi, du potentiel offert par les TIC.

Une stratégie d’accès aux inforoutes devrait s’appuyer sur cette forte volonté et soutenir les groupes communautaires afin qu’ils puissent jouer un rôle de premier plan dans l’accès et l’initiation des populations les plus démunies aux technologies de l’information et de la communication.

Des risques de « fracture numérique » entre les secteurs et les régions

Les participants et les participantes aux ateliers craignent qu’un fossé se creuse entre eux et sépare les groupes biens nantis de ceux qui ne le sont pas. En effet, l’apparition de fissures importantes entre les différents secteurs d’intervention et entre les régions, comme les résultats de l’enquête le révèlent, indique que ces appréhensions pourraient s’avérer fondées. Si l’on considère la quantité d’ordinateurs performants de dernière génération et les ratios de personnes employées par ordinateur récent, dans les secteurs où on compte plus de 10 répondants, les groupes répondants des secteurs «loisirs, femmes, santé et services sociaux, personnes handicapées» apparaissent moins bien nantis comparativement aux répondants des secteurs du « développement économique, de l’insertion professionnelle et du développement communautaire». Parmi les régions comptant plus de 20 répondants, ceux de l’Abitibi-Témiscamingue, de la Montérégie et du Saguenay / Lac St-Jean semblent, quant à eux, moins bien pourvus que ceux des régions de Québec et de Montréal.

Une réalité informatique et télématique aux multiples visages

Bien que 94 % des groupes répondants possèdent un ou plusieurs ordinateurs, leur réalité informatique et télématique revêt plusieurs visages : certains ne disposent que d’un seul ordinateur partagé par plusieurs personnes (de 3 à 5 employéEs au sein de nombreux secteurs); chez d’autres, plusieurs modèles d’ordinateurs de toutes générations dotés de systèmes d’exploitation distincts cohabitent les uns avec les autres ; ailleurs, les MacIntosh cohabitent avec des compatibles IBM ; d’autres ont relié leurs ordinateurs en réseau local et découvrent la « culture réseau » avec ses impératifs ; chez d’autres encore, un seul ordinateur est relié à Internet et l’on doit s’y rendre armé de patience et de disquettes pour effectuer ses recherches ou recevoir et envoyer du courrier électronique.

Ainsi, 55 % des répondants disposent de parcs informatiques mixtes composés soit d’ordinateurs de différentes générations ou soit d’une combinaison de IBM et de MacIntosh. De plus, 15 % des groupes participants ne possèdent qu’un seul ordinateur de type Pentium ce qui indiquerait une informatisation récente. Les secteurs « femmes, défense des droits et famille » sont davantage représentés dans ce sous-groupe. L’examen du parc informatique global révèle qu’un peu plus de la moitié des ordinateurs qui le composent sont des 286, 386, 486, Classic, LC, Quadra ou Power Mac. Par ailleurs, 47 % des répondants ne disposent que d’une ou deux lignes de téléphone. Dans ce contexte, l’intégration d’Internet ou le développement d’un point d’accès suppose des investissements pour l’ajout d’une ligne téléphonique ou son partage avec le télécopieur. Ces données illustrent les défis relevés par les groupes ainsi que les conditions diversifiées dans lesquelles se réalise l’intégration des technologies de l’information et de la communication.

Les résultats de l’enquête indiquent que 57% des répondants possèdent une adresse de courrier électronique et 24%, un site Web comparativement à 13% des répondants de l’enquête de 1996. Bien que la majorité des répondants accèdent à Internet à partir de leur bureau, on note que 6% d’entre eux identifie leur domicile comme principal lieu d’accès. L’appropriation de la télématique par les groupes se modulent ainsi à des rythmes et degrés très variés : pour certains, l’informatique et la télématique sont arrivées simultanément, tout récemment, dans leur quotidien ; chez d’autres, ils en sont à considérer le développement d’un site Internet ; d’autres multiplient les échanges par courriel et sont des familiers du télétravail ; d’autres encore explorent différentes façons d’intégrer Internet à leurs activités et services ; certains envisagent même la création d’extranets. Devant cette diversité, les regroupements provinciaux ou régionaux doivent, eux aussi, composer avec toutes ces réalités et utiliser toute la palette des moyens de communication (courriel, télécopie et poste traditionnelle) pour informer leurs membres différemment pourvus. Ces écarts sont majeurs ; ils couvrent un large spectre d’expériences et de réalités très différentes les unes des autres.

Les groupes répondants sont soucieux face à la forte surenchère technologique et ils souhaiteraient la ralentir. Ayant bien souvent des ressources financières limitées, ils voudraient que le milieu se sensibilise aux choix technologiques qui contribuent à cet engrenage et qu’il agisse en se dotant d’outils collectifs tels les groupes d’achat d’équipements, le partage de ressources pour l’entretien, le soutien aux ressources vouées à la recherche et au développement de solutions techniques peu coûteuses adaptées aux besoins des groupes et le développement de sites qui n’exigent pas d’utiliser les dernières versions gourmandes des logiciels.

Accélération du temps et stress organisationnel

Les groupes qui ont participé aux différents ateliers ont largement abordé les thèmes de la vitesse et du temps. En effet, en cette ère dite des télécommunications, une réalité s’impose de plus en plus, soit que « tout va bien plus vite ». Les groupes communautaires n’échappent pas à cette réalité et estiment qu’ils sont eux aussi aspirés dans cette spirale incessante où le temps nécessaire à l’accomplissement des tâches à réaliser n’est plus disponible. Bien qu’ils soient généralement en mesure d’identifier différents facteurs également responsables de l’accélération de la vie et de leur rythme de travail, nombreux sont ceux et celles qui attribuent à l’informatique et à la télématique une responsabilité importante quant à la vitesse effrénée qui semble désormais s’imposer en standard de travail. Cette préoccupation ne date pas d’aujourd’hui. Les participants aux ateliers de «l’étude de 96» en faisaient mention.

Les intervenants et les intervenantes des groupes sont aussi préoccupés par la surabondance d’information et sa fiabilité, par le manque de temps pour la réflexion et l’analyse, par l’augmentation constante des exigences de qualité, par les modifications profondes de l’organisation du travail engendrées par l’informatique et la télématique, par la nécessité accrue d’être en formation constante dans de multiples champs dont l’informatique et Internet.

Les groupes communautaires ou populaires sont soumis à plusieurs facteurs de stress dans la gestion des changements introduits par l’informatique et la télématique au sein de leur organisation : rareté des ressources financières, modifications de l’organisation du travail, gestion de l’information, planification du développement informatique, etc. La plupart des groupes ne se sentent pas en pleine maîtrise de leur développement informatique.

Il n’est donc pas surprenant de constater que, pour la majorité des groupes répondants, les trois principaux freins à une bonne intégration de l’informatique et de la télématique dans leur travail sont, dans l’ordre, le manque de ressources financières, le manque de temps et le manque de formation.

La formation : un ingrédient essentiel à l’appropriation

Il semble aller de soi qu’au sein d’un même groupe, toutes les personnes ne présentent pas la même expertise en ce qui concerne les outils informatiques. Les plus habiles sont vite considérés comme des « experts maison », des personnes-ressources vers lesquelles se tourner lors de problèmes techniques et logiciels. Ces utilisatrices et utilisateurs chevronnés de l’informatique observent manifestement une complexification au niveau de la gestion de leur travail, puisqu’une partie de leur temps est consacrée à assister leurs collègues dans leurs tâches informatiques. Il devient de plus en plus ardu pour eux de mesurer l’impact de ces sollicitations et souvent, il leur est difficile de les faire reconnaître comme faisant partie de leurs tâches, d’où l’apparition, parfois, de tensions au sein d’une équipe de travail.

De plus, comme nous l’avons mentionné plus tôt, plusieurs groupes considèrent aujourd’hui que les connaissances informatiques comme faisant de plus en plus partie des compétences de base. L’arrivée d’Internet ajoute maintenant son lot de connaissances à acquérir et d’enjeux à maîtriser. De plus, afin de pouvoir intégrer la télématique et l’informatique aux activités et répondre aux besoins des participants et participantes ou afin d’innover en développant de nouvelles applications dans les pratiques quotidiennes, la formation constitue un ingrédient essentiel.

Ainsi, qu’il s’agisse de formation à l’utilisation d’Internet, en bureautique, base de données et même d’informatique de base, la formation figure parmi les conditions identifiées afin d’assurer une intégration réussie. Or, près de la moitié des répondants (47%) considèrent ne pas avoir accès à des ressources de formation.

Informatique et Internet : d’abord des outils …

Les groupes communautaires semblent considérer que les technologies de l’information et de la communication ne devaient pas être vues comme une fin en soi, et qu’au lieu d’être fascinés par le phénomène informatique dans son ensemble, il est nécessaire pour eux d’en saisir l’utilité afin de tirer le maximum du potentiel offert par les outils informatiques et télématiques.

L’un de ces outils à la fine pointe (et à la mode) aujourd’hui est le réseau Internet. Internet a les défauts de ses qualités : il permet d’agir rapidement sur l’information, mais il contraint en retour à réagir immédiatement aux informations, d’où l’émergence d’aspects positifs comme négatifs liés à sa mise en pratique.

De nombreux groupes profitent pleinement des avantages reliés à l’utilisation d’Internet. L’intérêt d’Internet consiste à permettre un accès à une information abondante et régulièrement mise à jour, ainsi qu’à une interactivité indispensable aux nouveaux modes de travail et de télétravail (envoyer son C .V., trouver une nouvelle, écrire un communiqué et le diffuser via courriel en une seule « session », etc.).

représente un facteur néfaste à la réflexion. Une fois encore, les outils informatiques et télématiques sont perçus comme partiellement responsables d’une course à l’efficacité nuisant à la qualité du travail effectué, aussi bien au niveau personnel (« Je trouve que j’ai moins de temps ») que dans une dimension sociétale plus globale (« On se donne moins de temps, tout va très vite »).

… incontournables tout en restant centré sur les enjeux sociaux et humains

Exprimée parfois de manière très explicite, une préoccupation majeure des groupes communautaires demeure l’impact de l’informatisation des groupes en relation avec la mission qu’ils doivent remplir et les valeurs humaines qu’ils portent. L’informatique et la télématique sont davantage vus comme des outils incontournables dotés d’un grand potentiel qu’il convient, toutefois, de maîtriser et de subordonner à des valeurs humaines de partage et de solidarité.

Plusieurs groupes ressentent une forte pression en faveur de l’informatisation. Cette pression provient en partie de l’extérieur de l’organisme, que ce soit par l’environnement social, les bailleurs de fonds ou la qualité des produits implicitement attendue. Mais des pressions internes aux organismes ou aux équipes de travail sont aussi exercées afin que soit favorisée et accélérée l’informatisation des groupes.

L’informatisation des groupes communautaires permet donc d’ouvrir la réflexion et le débat sur une problématique complexe. Elle les oblige à réfléchir aux enjeux et à l’essence de leur mission, ainsi qu’aux moyens à mettre en place pour intégrer les technologies de l’information et de la communication à leur travail selon leurs valeurs. Plusieurs semblent reconnaître que la maîtrise technologique est une condition importante de succès. Elle leur permettrait d’exercer une certaine liberté face aux choix d’implantation technologique, d’obtenir une certaine indépendance face aux experts, d’acquérir une approche critique du « progrès technique » tel qu’il nous est présenté.

Les échanges en ateliers ont permis de constater à quel point le milieu communautaire est surtout soucieux des questions sociales et des dimensions humaines des technologies. En effet, plusieurs s’objectent à une informatisation à outrance qui ferait perdre de vue les besoins fondamentaux de communication et de rapprochement. D’aucuns craignent que la « technologie éloigne les gens, les uns des autres ». Plusieurs ont souligné qu’Internet s’ajoute aux autres outils de communication qui ne disparaissent pas pour autant. « Mieux vaut être pertinent que de son temps ! », surtout quand travailler ensemble au jour le jour, avec les gens qui nous entourent, est au cœur des activités et de la mission des groupes.

 

 

Chapitre 2 : En conclusion … quelques perspectives

Des changements profonds s’opèrent dans la société. Les moyens d’exercer la citoyenneté et de participer à la vie démocratique sont en pleine évolution, l’introduction des technologies risque de marquer de façon importante cette évolution.

En tant qu’acteurs reconnus importants du développement social, les groupes communautaires doivent être en mesure de jouer un rôle actif face à ces changements. Ils sont appelés à développer les pratiques, à introduire les TIC et à les adapter aux besoins des populations qu’ils rejoignent ainsi qu’aux réalités spécifiques de l’action communautaire au Québec.

Contrer le risque de fracture entre les inforiches et les infopauvres constitue un enjeu de plus en plus reconnu. Pour contribuer à combler le fossé numérique, les groupes doivent disposer des ressources nécessaires afin qu’ils puissent jouer leur rôle et innover dans le développement de l’accès aux TIC dans leur milieu. À cet égard, non seulement les groupes des différentes régions et secteurs d’intervention devraient-ils être soutenus dans leur intégration, expérimentation et projets spécifiques, mais aussi tous les nouveaux groupes dont la mission centrale et spécifique vise l’appropriation des TIC devraient-ils pouvoir bénéficier d’un appui tangible afin de réunir les conditions essentielles à un développement structuré et durable.

A. Suivre l’évolution de l’appropriation des TIC

Suite aux deux enquêtes menées par Communautique, nous croyons qu’il serait utile de continuer à suivre l’évolution de l’appropriation de TIC par les groupes communautaires. Le milieu communautaire québécois compte plusieurs milliers de groupes oeuvrant dans toutes les régions du Québec. Compte tenu de son importance et du nombre de personnes qu’il rassemble (travailleurs et travailleuses, bénévoles et participantEs), il importe, comme pour les autres secteurs de la société québécoise, de connaître les avancées, les innovations, les besoins et les difficultés rencontrées afin de réaliser une véritable appropriation sociale des technologies de l’information et de la communication.

De plus, nos observations indiquent qu’un nouveau secteur semble en émergence au Québec. En font foi, tous ces nouveaux groupes communautaires ou ces entreprises d’économie sociale dont la mission, les activités et services sont centrés sur les technologies de l’information et de la communication. Ces organismes agissent sur plusieurs plans : services techniques, formation, accès à Internet, réseautique, création et hébergement de sites Web, etc.

Des ressources devraient être consenties à suivre l’évolution de ces avancées et à les faire connaître. Elles pourraient notamment être consacrées à la mise sur pied d’un observatoire sectoriel.

B. Soutenir le développement de l’expertise …

Par des activités de recherche, d’analyse et de réflexion

Afin de soutenir l’appropriation des nouvelles technologies et leur adaptation à la réalité de l’action communautaire au Québec, il nous semble important, à l’instar de plusieurs participants et participantes aux ateliers, de développer le soutien aux activités de recherche et d’analyse qui doivent, de façon continue, identifier les enjeux, les opportunités, les risques et les obstacles de même que rassembler les éléments de réflexion et organiser les discussions sur les dimensions sociales et culturelles.

Par la diffusion des expériences et le soutien à l’expérimentation de pratiques novatrices d’utilisation des TIC

On constate l’émergence de diverses initiatives ainsi que l’expérimentation de nouvelles pratiques avec les technologies. Afin de soutenir l’appropriation des technologies et leur intégration à la mission des groupes, ces nouvelles pratiques et applications quotidiennes doivent être recensées et largement diffusées. Le partage de ces nouvelles expériences conduira à les multiplier, à poursuivre l’innovation pour transformer ces expériences en nouvelles pratiques adaptées aux différentes réalités. Ainsi, il faudrait appuyer concrètement ce travail d’expérimentation, le développement des nouvelles pratiques et d’applications. Des moyens devraient aussi être mis en place pour stimuler la concertation ainsi que les échanges entre les réseaux et les régions.

Par le développement et la diffusion de contenus

Un des freins généralement identifiés à l’accessibilité à Internet consiste en la faible proportion de contenus en français. Malgré une progression notoire du nombre de sites communautaires, un imposant travail reste à réaliser. Les groupes regorgent de documentation et de publications qui méritaient d’être diffusées autant auprès de la population que des autres groupes. Des ressources devraient être consacrées au développement de contenus communautaires (sites, forum, listes de discussion, etc.), à leur mise à jour et à l’animation. Plusieurs groupes ont même indiqué qu’ils souhaitent la mise sur pied d’un site de référence communautaire.

C. Soutenir le développement de points d’accès et l’expérimentation en TIC

Tel que mentionné, dans le budget du gouvernement du Québec du printemps 2000, des mesures doivent être mises en place pour combler la fracture numérique qui risque de s’approfondir entre les inforiches et les infopauvres. Les groupes communautaire et populaire peuvent contribuer à combler ce fossé et ouvrir l’accès aux inforoutes aux populations les plus démunies. À cet égard, les résultats de l’enquête démontrent que les groupes se sont déjà mis en action, investissent ce nouveau chantier et souhaitent accentuer ce travail. Ils doivent toutefois être soutenus et bénéficier des outils ainsi que des moyens pour réaliser pleinement ce travail.

D. Développer l’infrastructure technologique

Cet aspect mérite une attention particulière compte tenu des résultats de notre enquête. Les groupes doivent composer avec un parc informatique très diversifié, une proportion importante d’appareils vieillots et désuets, ce qui constitue un casse-tête certain sur le plan opérationnel, la gestion, la planification du développement et l’entretien.

Sans entrer aveuglément dans la course aux équipements de plus en plus performants, les groupes doivent être en mesure de s’adapter aux standards qui s’imposent. Nous pouvons suggérer deux pistes parallèles à poursuivre concurremment : d’une part, offrir les ressources financières et l’expertise aux groupes pour disposer de l’infrastructure de base adéquate (lignes téléphonique, frais de branchement, achat et renouvellement des équipements informatiques) ; d’autre part, soutenir la recherche de solutions techniques peu coûteuses.

E. Soutenir la formation

Parmi les besoins de formation identifiés dans l’enquête, la formation à l’utilisation d’Internet arrive au premier rang suivie de près par la formation en bureautique. Certaines régions semblent même éprouver des besoins assez marqués puisque bon nombre de répondants considèrent ne pas avoir accès à des ressources de formation. Par ailleurs, le rythme de développement des technologies et les compétences qu’elles requièrent exigent d’intégrer aux activités des groupes une formation continue.

Ainsi, des ressources devraient être consacrées afin de répondre à ce besoin de formation continue aux technologies de l’information et de la communication. Cette formation constitue un préalable pour permettre l’initiation des participants et participantes des groupes, l’intégration des TIC au quotidien et le développement de nouvelles pratiques.

Et finalement …

Communautique souhaite maintenant poursuivre la démarche amorcée en remettant au jeu les résultats de cette enquête. Des ateliers de discussion seront ainsi organisés au printemps 2001 à Québec, Montréal et Trois-Rivières et les groupes seront invités à reprendre la discussion et à échanger sur toutes ces questions.

Parallèlement à ces ateliers, les actions se poursuivront. L’appropriation des TIC exige d’adopter des stratégies diversifiées et des actions sur plusieurs plans: expérimentation concrète sur le terrain de pratiques alternatives d’appropriation des TIC à des fins citoyennes; développement d’activités de formation adaptées aux besoins en constante évolution; poursuite des activités d’analyse et de recherche; participation au développement de contenus correspondant aux besoins des groupes communautaires et des populations qu’ils rejoignent; portrait et diffusion large des diverses initiatives; représentations afin de faire reconnaître le rôle et l’apport des groupes communautaires dans l’appropriation des TIC; développement de réseaux avec les différentes organisations du Québec, du Canada et des différentes régions du monde poursuivant les même objectifs. Le développement de l’Inforoute communautaire et citoyenne exige donc la mise en commun des expertises et la concertation des efforts déployés par tous les acteurs à tous les paliers.

 

 

Chapitre 3 : Au delà des chiffres, les ateliers de discussion

L’intégration des technologies de l’information et de la communication, des défis, des craintes et des espoirs…

L’informatique et Internet ne laissent personne indifférent, ni dans la population en général ni dans les groupes. Agissant à la fois comme facilitateurs en permettant d’améliorer la qualité du travail et de réduire le temps consacré à certaines tâches, ils sont un vecteur incontournable de cet univers qui se complexifie et qui exige des compétences techniques de plus en plus grandes.

Les différentes expériences vécues par le monde communautaire à chacune des différentes phases du processus d’informatisation, amorcé au milieu des années 1980, sont semblables à celles vécues par toutes les organisations. Elles s’en distinguent toutefois parce que ce changement s’opère dans un contexte de rareté des ressources à y consacrer. Il ne faut alors pas se surprendre qu’elles suscitent toute une gamme d’émotions et génèrent des sentiments diversifiés allant de l’enthousiasme à l’impuissance en passant par le découragement et la révolte.

L’arrivée d’Internet, tout en induisant une nouvelle vague d’informatisation dans les groupes, apportent aussi son lot de potentiels, d’espoirs, de craintes et de défis. Crainte de voir se créer une nouvelle forme d’ « analphabétisme technologique » ou crainte de voir l’exclusion et l’isolement s’aggraver, espoir de créer des lieux de concertation exempts des contraintes de la distance ou enthousiasme devant l’accès plus facile aux informations sont autant de dimensions portées par les groupes. L’ambivalence est constante : on oscille entre les potentiels et les risques, et ce d’autant plus, que cette nouvelle étape s’effectue dans le réalisme et repose sur les acquis tirés des expériences heureuses ou douloureuse des processus d’informatisation passés.

1. Internet et l’informatique : des outils incontournables …

On note une ressemblance frappante entre les enjeux identifiés aujourd’hui par les groupes et ceux nommés hier lors de l’étude de 1996 :

  • « Internet, c’est incontournable »
  • « les organismes doivent se brancher, être présents sur les inforoutes s’ils ne veulent pas faire partie des exclus»
  • nécessité d’investir ces nouveaux espaces pour s’informer, communiquer et diffuser
  • volonté de résister à l’urgence et à la vitesse accrue
  • désir de résister à l’éphémère, à l’instantanéité
  • volonté de préserver du temps pour maintenir la qualité de la réflexion
  • identification des changements à venir dans l’organisation du travail
  • volonté d’en faire un outil qui porte les valeurs et les principes du milieu communautaire
  • désir de maintenir des contacts humains et des relations interpersonnelles fortes
  • préoccupation quant à la qualité, à la pertinence et à la fiabilité des informations et contenus diffusés sur Internet
  • souhait que des groupes traitent l’information en amont, alimentent les autres groupes sur les sujets qui les intéressent.

Toutefois, l’expérience vécue avec la télématique et Internet au cours des derniers mois a plutôt renforcé, voire fait franchir un cran de plus à ces convictions. Ainsi, d’incontournable qu’était perçu Internet, la pression s’étant amplifiée, il est presque vu aujourd’hui comme une obligation. « C’est un choix, sans choix ». Indispensable pour faire le travail, ne pas rester en arrière, avoir accès aux informations, Internet est devenu une absolue nécessité pour tout ce qui touche les questions de financement ou pour répondre aux besoins et aux demandes. Tout en étant un « bel outil à notre portée », c’est aussi un nouveau standard social qui s’impose, une contrainte, un passage obligé.

L’intégration de l’informatique et de la télématique par les groupes communautaires est liée aux changements culturels et techniques qui s’opèrent dans la société. L’utilisation d’un ordinateur ou la maîtrise d’un traitement de texte sont devenues des compétences de base que l’on prend souvent pour acquises même au sein des groupes. Certains groupes n’affichent plus leurs postes que sur Internet afin de s’assurer que les postulants possèdent des compétences de base dans l’utilisation d’Internet.

D’abord au service des personnes et de nos valeurs

Face aux défis posés, l’approche est marquée par une attitude pragmatique même si des résistances sont parfois présentes. « Résister aux résistances » et laisser le temps faire son œuvre s’inscrivent à l’ordre du jour si l’on souhaite intégrer les TIC au quotidien. Les maîtres-mots sont pour plusieurs « adaptation et intégration ».

L’ordinateur et Internet sont vus comme des outils qu’il convient d’abord de mettre au service des personnes. Plusieurs croient qu’il faut développer ces nouveaux espaces et utiliser ces outils afin qu’ils soient porteurs des valeurs humaines de solidarité et de partage. « Il faut travailler pour que ça nous ressemble ».

Une nouvelle préoccupation : freiner l’escalade et se doter d’outils plus durables

De nombreux groupes déplorent le caractère quasi éphémère des équipements. Les groupes souhaitent que les investissements consentis en équipements et en formation aient une certaine durée. Ce constat et cette volonté risque de poser un nouveau défi aux groupes : planifier le développement informatique afin de le maîtriser.

On se sent parfois pris de vertige devant cette course folle qui rend les ordinateurs désuets dès qu’ils franchissent la porte de l’organisme. Plusieurs hésitent encore à ouvrir cette boîte de Pandore qui les amènera à consacrer toujours plus de leurs ressources humaines et financières à l’informatisation et à la télématique. Les groupes sont également soucieux de se donner les moyens de freiner l’escalade voulant que l’on acquiert des équipements toujours plus performants qui ne durent pas. Ils souhaitent par exemple, la création de groupes d’achat d’équipements ou de groupes disposant d’une banque d’heures collectives pour l’entretien et le soutien techniques.

Nombreux sont ceux et celles qui souhaitent que le milieu se sensibilise aux impacts des choix techniques qui contribuent à cet engrenage, par exemple, dans le développement d’un site qui exigerait d’utiliser les dernières versions gourmandes des logiciels. Plusieurs pensent qu’il faut développer des attitudes nouvelles, ne pas céder aux effets de mode pour vaincre ces sentiments d’impuissance et de dépendance.

Une nouvelle pression : s’équiper à la maison

Il y a quelques années, l’achat d’équipements ou le branchement Internet à la maison étaient surtout le fait des mordus qui contribuaient ainsi à pallier aux manques de ressources du groupe. Plusieurs personnes ont noté qu’elles sentent de plus en plus de pression à s’équiper à la maison. On transporte le travail à la maison; les transformations du travail s’étendent jusque dans la vie personnelle.

2. Le bouleversement des pratiques

De communication

Les activités de communication sont nombreuses et diversifiées : production de matériel promotionnel (dépliant, affiches, publicité, etc.), diffusion de matériel d’information (bulletins de liaison, brochures, communiqués de presse, etc.), communication avec les membres ou les instances, etc. On comprend donc aisément pourquoi le traitement de texte et la mise en page s’avèrent le premier choix quant aux utilisations de l’informatique. Tous les outils de communication cohabitent au sein des groupes. Le téléphone, la poste traditionnelle et le télécopieur demeurent les plus prisés. Entre 1996 et 1999, on note une progression du nombre de télécopieurs ; 88 % des répondants disposent d’un télécopieur comparativement à 80 % en 1996. Toutefois, il faut noter que 3 % des répondants affirment ne pas avoir le téléphone.

L’utilisation du courrier électronique progresse au rythme de branchement des groupes. Comme tous les groupes ne sont pas branchés, les moyens traditionnels sont privilégiés. En ce qui concerne les groupes qui disposent d’un site, le courriel pose de nouveaux défis tel la gestion de l’augmentation des demandes d’information. Cette tâche s’ajoute aux tâches de communication existantes sans avoir nécessairement fait l’objet de nouvelles définitions de tâches.

De formation

De plus en plus de groupes intègrent des activités d’initiation à l’informatique et de familiarisation à Internet à leurs activités régulières. Qu’il s’agisse de groupes d’alphabétisation, de groupes travaillant avec les jeunes, de groupes offrant des services d’employabilité ou autres, on constate qu’ils sont de plus en plus nombreux à vouloir développer des points d’accès, des activités d’initiation et de formation ou des démarches pour intégrer harmonieusement les TIC aux activités. Une vague de fond importante. Plusieurs participants et participantes ont d’ailleurs souligné que les membres et les personnes qui fréquentent les groupes demandent de plus en plus aux organismes de développer des activités en ce sens.

De l’organisation du travail

L’arrivée d’un ordinateur s’avère souvent une expérience positive qui permet un partage de connaissances et un échange de savoirs entre les membres d’une équipe de travail. On est emballé par le temps libéré face à certaines tâches fastidieuses, par l’amélioration de la qualité des productions ou par l’efficacité accrue. On déchante toutefois devant la gestion de l’information, la nécessité d’établir un horaire pour assurer le partage d’un ordinateur entre plusieurs personnes, les pertes de données, les bogues, les problèmes techniques, les virus, le temps à consacrer à un apprentissage constant pour utiliser les outils logiciels de façon adéquate, etc. On questionne fortement cette accélération du tempo qui demande à tous et à toutes d’en faire plus, toujours plus vite.

Avec les bailleurs de fonds ou avec les médias

Les groupes branchés vont souvent chercher de l’information sur les programmes gouvernementaux sur Internet ; ils apprécient y trouver les formulaires. Toutefois, quand il s’agit de transmettre les rapports ou les demandes de financement, ceux-ci préfèrent les transmettre par la poste. Comme pour les bailleurs de fonds, de nombreux groupes branchés utilisent Internet pour cueillir l’information. Toutefois, l’envoi de communiqués de presse se fait par télécopieur.

3. Une réalité informatique et télématique aux multiples visages

Les groupes craignent finalement que ne se creuse entre eux un fossé entre les groupes bien nantis et ceux qui ne le sont pas. Devant la rareté des ressources financières, certains font appel à la générosité de donateurs d’équipements usagers ce qui leur apportent souvent un nouveau lot de difficultés tant au niveau du branchement à Internet, de l’entretien, de la mise en réseau ou de l’utilisation quotidienne. On retrouve ainsi chez plusieurs des parcs informatiques où cohabitent des appareils de toutes générations (allant du Pentium au 286 ou du IMac au Mac Classic) ce qui génère moultes complications techniques, problèmes de compatibilité et tracasseries quotidiennes.

Des opportunités

Les participants et participantes aux ateliers de discussion ont identifié plusieurs opportunités offertes par l’introduction des TIC : possibilité d’entretenir des communications plus soutenues avec les membres ; information gouvernementale et programmes de subvention accessibles rapidement ; possibilité de réaliser des économies d’échelle (frais de déplacement, frais d’envoi, frais d’interurbain) ; possibilité de concertation accrue avec les autres groupes communautaires ; meilleure liaison avec les différents regroupements ; partage des ressources et des informations. Pour les membres et les personnes qui fréquentent les groupes, on croit qu’ils acquièrent une meilleure confiance en eux, en leurs capacités et qu’ils développent de nouvelles compétences.

Des défis

L’intégration des nouvelles technologies représente également de nombreux défis à relever : gestion de changements organisationnels et intégration de nouvelles tâches à un horaire surchargé ; temps et ressources à consacrer à la formation ; ressources financières supplémentaires à prévoir pour les achats d’équipements et les frais de branchement, pour faire appel à des ressources techniques externes, pour assurer l’entretien des équipements ; nécessité de se doter d’un plan de développement informatique et télématique ; gestion des données confidentielles; nécessité d’allier les TIC à la mission de l’organisme ; risque de faire partie des groupes infopauvres ; organisation et gestion de l’information (risque d’accumulation d’informations périmées) ; perte de contacts humains et risque d’isolement ; fiabilité et validité de l’information difficile à évaluer ; communications accrues ; accélération du temps et diminution du délai de réponse. Pour les membres et les personnes qui fréquentent les groupes, les défis identifiés concernaient la perte de contacts humains et les risques d’isolement et d’exclusion ; le besoin de formation, d’initiation et familiarisation.

Quelques éléments d’histoire : une informatisation en plusieurs vagues

L’informatisation des groupes s’est faite par différentes vagues successives dans le milieu communautaire souvent au gré des différents programmes qui soutenaient ou non l’acquisition d’équipements et la formation des équipes. Une de ces premières vagues s’est manifestée au milieu des années 80 avec les programmes de développement de l’employabilité (PDE) du gouvernement fédéral qui ont permis l’entrée en informatique de bon nombre de groupes notamment les groupes de femmes et les groupes de défense.

En effet, un enquête menée en 1985 auprès de groupes populaires et syndicaux indique que 12 % des répondants possèdent des équipements informatiques. Trois ans plus tard, une enquête menée auprès des groupes de femmes montrent que 80 groupes sur 140 (57%) ont reçu une formation en informatique et une minorité des répondantes (9/140) utilise même le courrier électronique. Un an plus tard, une autre enquête révèle que seulement 40% des groupes de femmes ne possèdent toujours pas d’équipements informatiques .

Une vague plus récente aurait permis aux organismes œuvrant dans les secteurs de l’emploi et du développement économique communautaire de s’équiper. Cependant, par le passé, ces vagues successives n’ont pas toutes été suivies ou accompagnées de programmes permettant le renouvellement des équipements. Ce facteur explique en grande partie la très grande disparité des équipements présents dans les groupes communautaires. Déjà en 1996, compte tenu des exigences logicielles croissantes et au vu de la situation des équipements, on notait « que selon l’endroit où l’on trace la ligne de démarcation, une portion plus ou moins grande d’équipements serait inadéquate et devrait être renouvelée. On [pouvait déjà] y voir un indice des investissements exigés, autant au niveau de la quincaillerie que de la formation ».

 

 

Chapitre 4 : Portrait du parc informatique

Définitions des critères de classification

Un des objectifs de l’enquête consistait à tracer un portrait du parc informatique. Nous ne nous sommes pas attardés à dater le parc informatique. Nous l’avons plutôt qualifié en fonction des usages possibles en télématique et en bureautique avec les équipements disponibles.

«Récent» ou «adéquat»indiquent des ordinateurs qui répondent aux besoins en bureautique et en télématique, qui permettent l’utilisation des logiciels récents et dont les mise à jour sont relativement aisées (Pentium ou IMac) ;

«Vieillot» correspond à un ordinateur qui répond aux besoins en bureautique et qui supporte l’utilisation de la plupart des outils Internet, la mise à jour des logiciels peut toutefois s’avérer difficile ou laborieuse (486 ou PowerMac) ;

«Désuet» correspond à un ordinateur qui répond de plus en plus difficilement aux besoins en bureautique, qui permet une utilisation des outils Internet de première génération et dont la mise à jour des logiciels se révèle particulièrement ardue pour l’utilisatrice ou l’utilisateur moyen (286/386 ou LC/Classic).

Ces critères de classification ne sont nullement teintés d’une connotation péjorative. Un ordinateur « désuet » peut encore s’avérer très utile notamment pour les groupes qui offrent des activités ou de la formation en bureautique de base à leurs participants et participantes. Par contre, un ordinateur récent peut se révéler une source de difficultés notamment chez les groupes qui passent de l’environnement Mac à celui des compatibles IBM sous Windows ou encore chez les groupes qui souhaitent conserver leur comptabilité ou leurs données créées sous DOS.

Faits saillants

  • 94 % des répondants possèdent un ou des ordinateurs. Les répondants n’ayant pas d’équipements sont issus des secteurs « loisirs, femmes, alphabétisation et autres » ainsi que des régions de l’Abitibi-Témiscamingue, du Saguenay-Lac-St-Jean et de la Montérégie.
  • Plus du trois quarts des répondants disposent d’un ordinateur ou plus de dernière génération. Cependant, plus du tiers des répondants ne possèdent qu’un Pentium seul ou jumelé à des ordinateurs de toutes générations MAC ou PC. De plus, 15% des répondants n’ont qu’un seul Pentium ce qui pourrait indiquer une informatisation récente. Les répondants des «secteurs femmes, défense des droits et famille » sont davantage représentés dans cette catégorie.
  • Les parcs des répondants sont diversifiés et caractérisés par la mixité des appareils. Plus de la moitié des répondants possèdent de tels parcs présentant soit une combinaison de MAC et d’IBM ou soit des ordinateurs de toutes générations.
  • La moitié des ordinateurs du parc global peuvent être qualifiés de vieillots ou désuets. 8 % des répondants ont un parc composé d’ordinateurs 486 ou moins.
  • Les répondants des secteurs « femmes, consommation, défense des droits et loisirs» apparaissent moins bien nantis (1.3 ordinateur adéquat en moyenne par répondant) comparativement aux répondants des secteurs du « développement économique, de l’insertion professionnelle et de l’éducation » (entre 3.8 et 7.8 ordinateurs adéquats en moyenne par répondant)
  • Les répondants des régions de l’Abitibi-Témiscamingue et du Saguenay-Lac St-Jean semblent les moins bien pourvus (1 ordinateur adéquat par répondant en moyenne) comparativement à ceux des régions de Québec et Montréal (de 2.9 à 4.3 ordinateurs adéquats par répondant en moyenne)
  • Les postes de travail sont généralement utilisés par plusieurs personnes (de 3 à 5 employéEs au sein de nombreux secteurs). Plus de 40% des répondants mettent aussi leurs équipements à la disposition des participantEs.
  • 62% des répondants affirment être intéressés à développer des points d’accès. Cette proportion atteint entre 72% et 80% chez les groupes répondants du Saguenay-Lac St-Jean, de la Mauricie, du Bas St-Laurent et de l’Estrie

Le parc informatique global

Si l’on considère le parc informatique global de tous les répondants au questionnaire, on constate qu’il est composé de 2 192 ordinateurs. 71% de ce parc global est constitué d’ordinateurs compatibles IBM et 29 % de MAC toutes générations confondues.

Répartition IBM – MAC (global de tous les répondants)
IBM MAC
Modèle Nombre d’ordinateurs Modèle Nombre d’ordinateurs
Pentium 1023 Imac 55
486 363 PowerMAC 110
386 148 Quadra 98
286 33 LC 107
Classic 255
Total 157 Total 625

Ces premières observations indiqueraient que le parc informatique global est composé à 49% d’ordinateurs « adéquats » et à 51% d’ordinateurs « vieillots ou désuets ». Toutefois, 65 % des équipements qui composent la portion IBM du parc global sont des Pentium.

Les répondants peuvent être regroupés en quatre catégories principales : ceux disposant d’un parc composé de compatibles IBM seulement, ceux ayant un parc composé de Mac seulement, ceux possédant un parc mixte où cohabitent les IBM et les MAC et finalement, les répondants ne possèdant pas d’ordinateurs.

La mixité revêt, en plus de la cohabitation des compatibles IBM avec les MAC, un autre visage : celui de la diversité des différents types d’appareils présents au sein d’un même organisme. Un sous-groupe émerge aussi des données, les groupes ne disposant que d’un seul ordinateur de type Pentium. Nous examinerons ce sous-groupe plus en détail, mais son existence semblerait indiquer une informatisation récente des répondants qui le composent.

  • 69 % des répondants possèdent un parc composé uniquement de compatibles IBM (318 répondants)
  • 10 % des répondants possèdent un parc composé uniquement d’ordinateurs de type MAC (46 répondants)
  • 15 % des répondants disposent d’un parc mixte composé à la fois de compatibles IBM et de MAC (68 répondants).
  • 4 % des répondants déclarent n’avoir aucun ordinateur (17 répondants)
  • 2 % n’ont pas répondu à la question (9 répondants)

Des proportions appréciables d’appareils « vieillots ou désuets »

L’analyse des données révèle que 318 des groupes répondants sont équipés uniquement d’ordinateurs IBM. Au sein de cette catégorie, on trouve 1 279 ordinateurs au total distribués de la façon suivante :

  • 833 ordinateurs Pentium
  • 311 ordinateurs 486
  • 104 ordinateurs 386
  • 31 ordinateurs 286

Ainsi, plus du tiers des équipements informatiques présents au sein de ces 318 groupes répondants pourraient être considérés « vieillots ou désuets ».

Les données indiquent aussi que quarante-six groupes répondants sont dotés d’un parc uniquement composé de MAC. Au sein de ce groupe, on trouve 187 ordinateurs répartis de la façon suivante :

  • 18 ordinateurs IMac
  • 43 ordinateurs PowerMac
  • 47 ordinateurs Quadra
  • 35 ordinateurs LC
  • 44 ordinateurs Classic

Ainsi, 23% de ces équipements pourraient être considérés comme « vieillots » et 67% seraient qualifiés de « désuets ».

L’analyse du sous-groupe des soixante-huit répondants possédant des parcs mixtes (MAC – IBM) révèle qu’il compte 712 ordinateurs répartis comme suit :

Répartition IBM – MAC (Sous-groupe de 68 répondants)
IBM MAC
Modèle Nombre d’ordinateurs Modèle Nombre d’ordinateurs
Pentium 185 Imac 37
486 52 PowerMAC 67
386 42 Quadra 50
286 2 LC 72
Classic 207
Total 281 Total 433

40% des équipements sont de type IBM. De ce nombre, 65% seraient qualifiés d’adéquats. Quant aux ordinateurs de type MAC, ils représentent 60% de ce parc informatique global. De ce nombre, seulement 8% des appareils seraient considérés comme adéquats.

Sur l’ensemble du parc mixte, on remarque que 69% des équipements informatiques se révèlent « vieillots ou désuets ».
Les secteurs où sont le plus fortement concentrés les parcs mixtes sont: l’alphabétisation, les médias communautaires et le développement communautaire. Les secteurs présentant le moins de parcs mixtes sont: l’action bénévole, la défense des droits et le logement.

Le parc des répondants

Près des trois quarts des répondants disposent d’un ordinateur ou plus de dernière génération (Pentium ou IMAC). Toutefois, les données nous indiquent que la situation des répondants s’avère assez diversifiée d’un groupe répondant à l’autre.

Ainsi, près du tiers des répondants possèdent un parc composé uniquement de Pentium. Toutefois, parmi les répondants de ce sous-groupe, la grande majorité ne dispose que d’un ou deux Pentium (89/137). Ainsi, 19% de l’ensemble des répond