Préface

Trois ans s’étaient écoulés depuis l’étude des besoins menée auprès des groupes communautaires sur l’appropriation de la télématique. Au cours de ces trois années, Communautique a sillonné le Québec, a offert des dizaines et des dizaines de journées de formation aux groupes, a organisé des forums de discussion, a contribué à développer l’espace communautaire francophone sur Internet, a mené des expériences pilotes d’accès à Internet au sein des groupes populaires et communautaires, a initié et familiarisé des citoyennes et citoyens par centaines à Internet. La petite équipe de Communautique a déployé des énergies considérables et, la réponse des groupes ainsi que des gens fut des plus enthousiastes et stimulantes.

Plusieurs autres projets de télématique communautaire ont aussi contribué à ce vaste travail d’appropriation par le milieu communautaire notamment le Réseau de protection du consommateur des associations coopératives d’économie familiale (ACEF), Net-Femmes de la Table des regroupements de groupes de femmes et du Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDEACF), Internet et alphabétisation du CDEACF, le Réseau d’information des organismes communautaires et bénévoles du Québec de la Table des regroupements provinciaux d’organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB).

Le temps était donc venu de reprendre le pouls des groupes, d’évaluer le chemin parcouru et de tenter de cerner l’impact des projets de télématique communautaire. Communautique s’est donc lancé à nouveau dans cette aventure qu’est une enquête sur l’état de l’appropriation de la télématique et de l’intégration de l’informatique au quotidien. Nos ambitions de départ étaient relativement modestes : rejoindre quelques centaines de groupes de quelques-uns des nombreux secteurs qui composent le milieu communautaire. C’était sans compter avec les besoins des groupes : besoin de parler des impacts, besoin de discuter des enjeux, besoin de brosser un portrait des défis relevés au quotidien, besoin de prendre la mesure des changements accomplis, besoin de réfléchir aux perspectives, aux conditions de réussite et aux pistes d’action, besoin de rêver aux développements possibles. La réponse a ainsi été fulgurante : des dizaines de regroupements se sont investis dans la distribution du questionnaire et des centaines de groupes y ont répondu.

Une enquête de cette envergure ne saurait être possible sans le soutien généreux et solidaire de plusieurs personnes et organismes. Toutes ces énergies tendues vers un même but ont largement contribué au succès sans précédent de cette enquête. Nous remercions chaleureusement tous les regroupements ainsi que les groupes qui ont participé à la diffusion du questionnaire et qui ont consacré du temps à répondre. Nous savons à quel point il est rare et précieux. Merci encore à toutes les personnes qui ont participé aux ateliers. Votre participation généreuse et vos commentaires traduisent la richesse de la réflexion en cours dans le milieu communautaire.

Communautique tient à remercier chaleureusement Télé-Québec qui s’est à nouveau associé à notre enquête. Nous tenons à souligner l’appui du Service de la recherche et de la planification notamment le soutien de Gérald Bourbeau au projet et la contribution considérable de Pierre Jacob au traitement statistique, parfois complexe, des données recueillies.

Nous devons aussi souligner la contribution et l’apport soutenu d’Économie communautaire de Francheville (ECOF) et du Tour d’y voir. Merci à Jean-François Aubin, pour son soutien indéfectible, pour l’animation des ateliers ainsi que pour ses conseils précieux et judicieux; merci à Daniel Dubrûle pour les heures passées à compiler les questionnaires ; merci aussi à toute l’équipe d’ECOF et du Tour d’y voir, et toutes nos excuses pour l’engorgement de votre télécopieur pendant des jours entiers !

Avant de terminer, nous devons mentionner qu’une telle enquête ne pourrait voir le jour sans un engagement et un soutien financier important. Cette enquête a ainsi été rendue possible grâce au Secrétariat à l’action communautaire autonome du ministère de la Solidarité sociale et au Fonds de développement de la Métropole du ministère des Affaires municipales et de la Métropole.

Un mot finalement pour souligner le travail exceptionnel de toute l’équipe de Communautique, et particulièrement ceux et celles qui ont contribué à cette enquête et ont quitté Communautique pour relever de nouveaux défis.

Francine Pelletier

 

Introduction

L’ordinateur fait aujourd’hui partie quasi intégrante du monde du travail et ce, même pour ceux dont l’activité revêt davantage un caractère social. Tablant sur l’ordinateur comme outil de communication et sur la création d’espaces reflétant son originalité, ses valeurs et ses aspirations, le milieu communautaire québécois vit lui aussi à l’ère Internet.

Entre 1996 et 1999, l’appropriation de la télématique par les groupes communautaires du Québec s’est opérée à un rythme accéléré : des projets se sont déployés dans plusieurs réseaux ; de nouveaux groupes communautaires sont nés avec pour mission spécifique l’appropriation sociale et démocratique des TIC; des regroupements provinciaux et de nombreux groupes de base ont investi les inforoutes. Les groupes se sont engagés, ils se sont formés, ils tentent d’intégrer Internet à leur travail quotidien, ils développent des projets, ils s’interrogent et réfléchissent sur la façon de lier ces nouveaux développements à leur mission et à leurs services tout en leur gardant une dimension humaine.

Lors de l’étude de besoin de 1996, peu de groupes avaient expérimenté Internet, utilisé le courriel ou navigué sur le Web. Pour la plupart, leur contact s’était souvent limité à l’univers mythique alors présenté par les médias. À l’époque, pour tenir compte de cette réalité, nous avions organisé des ateliers de familiarisation avant les ateliers de discussion afin d’initier les participants et les participantes aux différentes ressources disponibles sur Internet. Le questionnaire d’alors, en plus d’investiguer la question des équipements, reposait sur des mises en situation pour explorer les utilisations potentielles.

Depuis ce temps, Internet a effectué une percée fulgurante dans l’ensemble de la société. Il devient partie prenante de notre quotidien. Pas une journée ne se passe sans qu’on mentionne une adresse de courriel ou de site à la radio ou à la télévision. Des chroniques régulières dans les journaux, à la radio ou à la télévision traitent des technologies sous différentes dimensions: sociale, technique, pratique, etc. Les virus et les cyberpirates font la une; le commerce électronique ou la protection des renseignements personnels défraient régulièrement la manchette.

L’intervention des divers paliers de gouvernements s’est, elle aussi, accentuée, et ce, sur plusieurs plans. Le gouvernement du Québec a adopté, en avril 1998, une politique où sont définies une série de mesures quant au déploiement de l’autoroute de l’information et quant à la création de l’État-réseau. Il a doté le Fonds de l’autoroute de l’information de plusieurs dizaines de millions pour soutenir le développement de projets liés aux grands axes de la Politique. Le Fonds de l’autoroute a d’ailleurs soutenu en 1997 et 1998, quelques projets issus du monde communautaire. Récemment, le gouvernement du Québec a aussi mis sur pied un programme visant à brancher les maisons de jeunes, il a soutenu le branchement des familles bénéficiant des allocations familiales, il a développé une pléthore de mesures pour stimuler le commerce électronique, il a encouragé l’accès via les bibliothèques publiques et les écoles, il a soutenu un projet pilote d’attribution d’adresses de courrier électronique à la population des quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Centre-Sud à Montréal ainsi qu’à Baie Comeau. Plusieurs groupes communautaires ont d’ailleurs été impliqués dans ce projet. Certains ministères participent aussi, à des hauteurs et à des degrés très divers, à l’informatisation ou à l’entrée des groupes sur les inforoutes. À cet égard, mentionnons l’apport certain du Fonds de lutte contre la pauvreté par la réinsertion au travail qui a contribué, via les projets qu’il soutient, à l’acquisition ou au renouvellement d’équipements dans plusieurs groupes communautaires au cours des dernières années de même qu’à la mise sur pied de points d’accès et à l’intégration d’activités d’initiation de la population au sein d’une cinquantaine de groupes communautaires dans sept régions du Québec.

Le gouvernement fédéral a affirmé sa volonté de faire du Canada le pays le plus branché au monde. En plus de ses autres axes d’intervention visant le commerce électronique et les entreprises, il a multiplié les programmes s’adressant spécifiquement aux organismes à buts non lucratifs ou bénévoles ainsi qu’aux collectivités. À titre d’exemples, mentionnons le programme Volnet qui vise à fournir équipement, branchement et formation à des milliers d’organismes à buts non lucratifs, le programme d’accès communautaire qui soutient la création de réseaux de centres d’accès communautaires en milieu rural ou urbain et, les programmes du Bureau des technologies d’apprentissage qui encourage les projets de recherche et de développement de réseaux d’apprentissage.

Parallèlement, les enquêtes et les sondages se sont multipliés : ménages, petites et moyennes entreprises, très petites entreprises ont été auscultés. Le monde communautaire ne pouvait demeurer en marge ou sur l’accotement, pourrions-nous dire, et ce, d’autant plus que l’informatisation des groupes a très nettement progressé au cours de ces trois années de même que l’utilisation de la télématique à des fins sociales.

Composante essentielle de la société, ce mouvement vaste et diversifié compte plusieurs milliers de groupes répartis sur l’ensemble du territoire québécois. Les groupes communautaires et populaires contribuent au développement économique, social et démocratique tant au niveau local que régional. Ils peuvent jouer un rôle crucial, non seulement dans le déploiement de l’inforoute québécoise dans une perspective citoyenne, mais aussi dans l’accès aux technologies de l’information et de la communication par les populations les plus démunies. Engagés dans la lutte contre toutes les formes d’exclusion et travaillant quotidiennement avec les populations démunies ne disposant pas des moyens d’accéder aux inforoutes, ils peuvent et veulent contribuer à combler le fossé qui risque de se creuser entre les infopauvres et les inforiches.

Notre enquête s’inscrit dans ce contexte. Nos objectifs de départ visaient à évaluer le degré d’informatisation des groupes de deux ou trois secteurs d’intervention, à mesurer l’intégration de pratiques en télématique dans quelques-uns des réseaux où des projets communautaires se sont déployés, à identifier les conditions à mettre en place pour assurer une appropriation réussie, à connaître les expériences qui suscitent l’enthousiasme ou celles qui entraînent des déceptions, à identifier les stratégies d’utilisation et finalement, à cerner les impacts des TIC sur l’organisation du travail et l’action des groupes.

De relativement modestes, nos objectifs sont devenus plus importants devant la réponse des groupes. Ainsi, plus de 3 000 questionnaires ont été diffusés dans différents réseaux ; plus de 450 groupes ont répondu à l’appel lancé ; des ateliers de discussion ont été tenus à Montréal, Québec et Trois-Rivières. Des groupes de base de presque toutes les régions du Québec et de la quasi-totalité des divers secteurs d’intervention se sont faits entendre et sont représentés par ces résultats. Les regroupements provinciaux, sectoriels ou régionaux ont aussi exprimé leurs besoins, leurs expériences et leurs préoccupations. De ce seul point de vue, cette enquête est unique. Elle témoigne en outre de l’importance que les groupes communautaires accordent aujourd’hui à l’appropriation des TIC. A cela s’ajoute, la richesse des réflexions, des échanges et des discussions tenus lors des ateliers.

Toutefois, nous devons souligner la faible participation des groupes des régions des Laurentides, de Lanaudière, de l’Outaouais et du Nord du Québec. Est-ce le résultat de nos modes de diffusion ? Est-ce le reflet de réalités spécifiques, de besoins particuliers en matière d’équipements, d’un intérêt moins marqué pour les technologies, du nombre de groupes présents dans ces régions ou de leur dispersion ou des réseaux auxquels ils appartiennent ? Ces questions méritent d’être creusées et une attention particulière devrait être portée à ces régions dans les suites de la présente enquête.

Par ailleurs, nous souhaitions rejoindre les groupes non informatisés et ils furent peu nombreux à nous répondre. Est-ce là le simple reflet de la réalité actuelle ? Cette question demeure en suspens. Et pourtant, nous savons qu’il en existe encore un nombre certain. Les différents projets que nous menons indiquent que les besoins en équipements sont encore très présents dans certaines régions du Québec. La réponse sans équivoque des groupes aux huit organismes d’exécution oeuvrant au Québec dans le cadre du programme Volnet illustre en partie cette réalité. D’autre part, nos résultats indiquent que plusieurs groupes ne disposent que d’un seul ordinateur, un Pentium en l’occurrence, ce qui tendrait à indiquer une informatisation assez récente.

Par ailleurs, nous devons souligner la force et l’ampleur de la volonté exprimée par les groupes à développer des points d’accès à Internet pour les personnes qui fréquentent leur organisme (62% des répondants). Ce résultat démontre à lui seul que les groupes sont profondément préoccupés par les risques de voir exclus les gens avec qui ils travaillent et qu’ils sont prêts à s’engager activement à combler la fracture numérique.

Nous souhaitons maintenant que les résultats de cette enquête servent à stimuler la discussion au sein des groupes communautaires, à faire connaître les défis relevés par les groupes et leurs préoccupations, à engager des échanges sur les perspectives de développement et sur les conditions à mettre en place, à animer le débat sur les utilisations solidaires, à engager la discussion sur les enjeux citoyens avec les membres et les gens qui fréquentent l’organisme, à alimenter la réflexion collective et à développer des perspectives d’action quant à la maîtrise sociale et démocratique des TIC par tous et toutes.

 

Chapitre 1 : Synthèse des résultats

Cette enquête, autant par ses ateliers de discussion que par le questionnaire, a permis de cerner toute l’avancée réalisée par les groupes communautaires entre 1996 et aujourd’hui. Les groupes s’engagent, de façon diversifiée et dans la mesure de leurs moyens, dans les technologies de l’information et de la communication ainsi que sur les inforoutes. Toutefois, force est de constater que des constantes demeurent dans les préoccupations et dans les enjeux identifiés en 1996 et que les groupes ont besoin d’être soutenus dans cet immense chantier qu’ils ont entrepris d’investir.

Lutter contre l’exclusion et combler le « fossé numérique »

Face aux technologies de l’information et de la communication, les groupes rencontrés lors des ateliers ont souligné qu’ils souhaitent d’abord les utiliser afin d’améliorer globalement leur action. Ensuite, ils désirent les intégrer afin d’améliorer leur travail quotidien. Et surtout, ils veulent les mettre à contribution dans leur lutte contre l’exclusion en permettant aux membres ou aux personnes qui fréquentent l’organisme de bénéficier, elles aussi, du potentiel offert par les TIC.

Une stratégie d’accès aux inforoutes devrait s’appuyer sur cette forte volonté et soutenir les groupes communautaires afin qu’ils puissent jouer un rôle de premier plan dans l’accès et l’initiation des populations les plus démunies aux technologies de l’information et de la communication.

Des risques de « fracture numérique » entre les secteurs et les régions

Les participants et les participantes aux ateliers craignent qu’un fossé se creuse entre eux et sépare les groupes biens nantis de ceux qui ne le sont pas. En effet, l’apparition de fissures importantes entre les différents secteurs d’intervention et entre les régions, comme les résultats de l’enquête le révèlent, indique que ces appréhensions pourraient s’avérer fondées. Si l’on considère la quantité d’ordinateurs performants de dernière génération et les ratios de personnes employées par ordinateur récent, dans les secteurs où on compte plus de 10 répondants, les groupes répondants des secteurs «loisirs, femmes, santé et services sociaux, personnes handicapées» apparaissent moins bien nantis comparativement aux répondants des secteurs du « développement économique, de l’insertion professionnelle et du développement communautaire». Parmi les régions comptant plus de 20 répondants, ceux de l’Abitibi-Témiscamingue, de la Montérégie et du Saguenay / Lac St-Jean semblent, quant à eux, moins bien pourvus que ceux des régions de Québec et de Montréal.

Une réalité informatique et télématique aux multiples visages

Bien que 94 % des groupes répondants possèdent un ou plusieurs ordinateurs, leur réalité informatique et télématique revêt plusieurs visages : certains ne disposent que d’un seul ordinateur partagé par plusieurs personnes (de 3 à 5 employéEs au sein de nombreux secteurs); chez d’autres, plusieurs modèles d’ordinateurs de toutes générations dotés de systèmes d’exploitation distincts cohabitent les uns avec les autres ; ailleurs, les MacIntosh cohabitent avec des compatibles IBM ; d’autres ont relié leurs ordinateurs en réseau local et découvrent la « culture réseau » avec ses impératifs ; chez d’autres encore, un seul ordinateur est relié à Internet et l’on doit s’y rendre armé de patience et de disquettes pour effectuer ses recherches ou recevoir et envoyer du courrier électronique.

Ainsi, 55 % des répondants disposent de parcs informatiques mixtes composés soit d’ordinateurs de différentes générations ou soit d’une combinaison de IBM et de MacIntosh. De plus, 15 % des groupes participants ne possèdent qu’un seul ordinateur de type Pentium ce qui indiquerait une informatisation récente. Les secteurs « femmes, défense des droits et famille » sont davantage représentés dans ce sous-groupe. L’examen du parc informatique global révèle qu’un peu plus de la moitié des ordinateurs qui le composent sont des 286, 386, 486, Classic, LC, Quadra ou Power Mac. Par ailleurs, 47 % des répondants ne disposent que d’une ou deux lignes de téléphone. Dans ce contexte, l’intégration d’Internet ou le développement d’un point d’accès suppose des investissements pour l’ajout d’une ligne téléphonique ou son partage avec le télécopieur. Ces données illustrent les défis relevés par les groupes ainsi que les conditions diversifiées dans lesquelles se réalise l’intégration des technologies de l’information et de la communication.

Les résultats de l’enquête indiquent que 57% des répondants possèdent une adresse de courrier électronique et 24%, un site Web comparativement à 13% des répondants de l’enquête de 1996. Bien que la majorité des répondants accèdent à Internet à partir de leur bureau, on note que 6% d’entre eux identifie leur domicile comme principal lieu d’accès. L’appropriation de la télématique par les groupes se modulent ainsi à des rythmes et degrés très variés : pour certains, l’informatique et la télématique sont arrivées simultanément, tout récemment, dans leur quotidien ; chez d’autres, ils en sont à considérer le développement d’un site Internet ; d’autres multiplient les échanges par courriel et sont des familiers du télétravail ; d’autres encore explorent différentes façons d’intégrer Internet à leurs activités et services ; certains envisagent même la création d’extranets. Devant cette diversité, les regroupements provinciaux ou régionaux doivent, eux aussi, composer avec toutes ces réalités et utiliser toute la palette des moyens de communication (courriel, télécopie et poste traditionnelle) pour informer leurs membres différemment pourvus. Ces écarts sont majeurs ; ils couvrent un large spectre d’expériences et de réalités très différentes les unes des autres.

Les groupes répondants sont soucieux face à la forte surenchère technologique et ils souhaiteraient la ralentir. Ayant bien souvent des ressources financières limitées, ils voudraient que le milieu se sensibilise aux choix technologiques qui contribuent à cet engrenage et qu’il agisse en se dotant d’outils collectifs tels les groupes d’achat d’équipements, le partage de ressources pour l’entretien, le soutien aux ressources vouées à la recherche et au développement de solutions techniques peu coûteuses adaptées aux besoins des groupes et le développement de sites qui n’exigent pas d’utiliser les dernières versions gourmandes des logiciels.

Accélération du temps et stress organisationnel

Les groupes qui ont participé aux différents ateliers ont largement abordé les thèmes de la vitesse et du temps. En effet, en cette ère dite des télécommunications, une réalité s’impose de plus en plus, soit que « tout va bien plus vite ». Les groupes communautaires n’échappent pas à cette réalité et estiment qu’ils sont eux aussi aspirés dans cette spirale incessante où le temps nécessaire à l’accomplissement des tâches à réaliser n’est plus disponible. Bien qu’ils soient généralement en mesure d’identifier différents facteurs également responsables de l’accélération de la vie et de leur rythme de travail, nombreux sont ceux et celles qui attribuent à l’informatique et à la télématique une responsabilité importante quant à la vitesse effrénée qui semble désormais s’imposer en standard de travail. Cette préoccupation ne date pas d’aujourd’hui. Les participants aux ateliers de «l’étude de 96» en faisaient mention.

Les intervenants et les intervenantes des groupes sont aussi préoccupés par la surabondance d’information et sa fiabilité, par le manque de temps pour la réflexion et l’analyse, par l’augmentation constante des exigences de qualité, par les modifications profondes de l’organisation du travail engendrées par l’informatique et la télématique, par la nécessité accrue d’être en formation constante dans de multiples champs dont l’informatique et Internet.

Les groupes communautaires ou populaires sont soumis à plusieurs facteurs de stress dans la gestion des changements introduits par l’informatique et la télématique au sein de leur organisation : rareté des ressources financières, modifications de l’organisation du travail, gestion de l’information, planification du développement informatique, etc. La plupart des groupes ne se sentent pas en pleine maîtrise de leur développement informatique.

Il n’est donc pas surprenant de constater que, pour la majorité des groupes répondants, les trois principaux freins à une bonne intégration de l’informatique et de la télématique dans leur travail sont, dans l’ordre, le manque de ressources financières, le manque de temps et le manque de formation.

La formation : un ingrédient essentiel à l’appropriation

Il semble aller de soi qu’au sein d’un même groupe, toutes les personnes ne présentent pas la même expertise en ce qui concerne les outils informatiques. Les plus habiles sont vite considérés comme des « experts maison », des personnes-ressources vers lesquelles se tourner lors de problèmes techniques et logiciels. Ces utilisatrices et utilisateurs chevronnés de l’informatique observent manifestement une complexification au niveau de la gestion de leur travail, puisqu’une partie de leur temps est consacrée à assister leurs collègues dans leurs tâches informatiques. Il devient de plus en plus ardu pour eux de mesurer l’impact de ces sollicitations et souvent, il leur est difficile de les faire reconnaître comme faisant partie de leurs tâches, d’où l’apparition, parfois, de tensions au sein d’une équipe de travail.

De plus, comme nous l’avons mentionné plus tôt, plusieurs groupes considèrent aujourd’hui que les connaissances informatiques comme faisant de plus en plus partie des compétences de base. L’arrivée d’Internet ajoute maintenant son lot de connaissances à acquérir et d’enjeux à maîtriser. De plus, afin de pouvoir intégrer la télématique et l’informatique aux activités et répondre aux besoins des participants et participantes ou afin d’innover en développant de nouvelles applications dans les pratiques quotidiennes, la formation constitue un ingrédient essentiel.

Ainsi, qu’il s’agisse de formation à l’utilisation d’Internet, en bureautique, base de données et même d’informatique de base, la formation figure parmi les conditions identifiées afin d’assurer une intégration réussie. Or, près de la moitié des répondants (47%) considèrent ne pas avoir accès à des ressources de formation.

Informatique et Internet : d’abord des outils …

Les groupes communautaires semblent considérer que les technologies de l’information et de la communication ne devaient pas être vues comme une fin en soi, et qu’au lieu d’être fascinés par le phénomène informatique dans son ensemble, il est nécessaire pour eux d’en saisir l’utilité afin de tirer le maximum du potentiel offert par les outils informatiques et télématiques.

L’un de ces outils à la fine pointe (et à la mode) aujourd’hui est le réseau Internet. Internet a les défauts de ses qualités : il permet d’agir rapidement sur l’information, mais il contraint en retour à réagir immédiatement aux informations, d’où l’émergence d’aspects positifs comme négatifs liés à sa mise en pratique.

De nombreux groupes profitent pleinement des avantages reliés à l’utilisation d’Internet. L’intérêt d’Internet consiste à permettre un accès à une information abondante et régulièrement mise à jour, ainsi qu’à une interactivité indispensable aux nouveaux modes de travail et de télétravail (envoyer son C .V., trouver une nouvelle, écrire un communiqué et le diffuser via courriel en une seule « session », etc.).

représente un facteur néfaste à la réflexion. Une fois encore, les outils informatiques et télématiques sont perçus comme partiellement responsables d’une course à l’efficacité nuisant à la qualité du travail effectué, aussi bien au niveau personnel (« Je trouve que j’ai moins de temps ») que dans une dimension sociétale plus globale (« On se donne moins de temps, tout va très vite »).

… incontournables tout en restant centré sur les enjeux sociaux et humains

Exprimée parfois de manière très explicite, une préoccupation majeure des groupes communautaires demeure l’impact de l’informatisation des groupes en relation avec la mission qu’ils doivent remplir et les valeurs humaines qu’ils portent. L’informatique et la télématique sont davantage vus comme des outils incontournables dotés d’un grand potentiel qu’il convient, toutefois, de maîtriser et de subordonner à des valeurs humaines de partage et de solidarité.

Plusieurs groupes ressentent une forte pression en faveur de l’informatisation. Cette pression provient en partie de l’extérieur de l’organisme, que ce soit par l’environnement social, les bailleurs de fonds ou la qualité des produits implicitement attendue. Mais des pressions internes aux organismes ou aux équipes de travail sont aussi exercées afin que soit favorisée et accélérée l’informatisation des groupes.

L’informatisation des groupes communautaires permet donc d’ouvrir la réflexion et le débat sur une problématique complexe. Elle les oblige à réfléchir aux enjeux et à l’essence de leur mission, ainsi qu’aux moyens à mettre en place pour intégrer les technologies de l’information et de la communication à leur travail selon leurs valeurs. Plusieurs semblent reconnaître que la maîtrise technologique est une condition importante de succès. Elle leur permettrait d’exercer une certaine liberté face aux choix d’implantation technologique, d’obtenir une certaine indépendance face aux experts, d’acquérir une approche critique du « progrès technique » tel qu’il nous est présenté.

Les échanges en ateliers ont permis de constater à quel point le milieu communautaire est surtout soucieux des questions sociales et des dimensions humaines des technologies. En effet, plusieurs s’objectent à une informatisation à outrance qui ferait perdre de vue les besoins fondamentaux de communication et de rapprochement. D’aucuns craignent que la « technologie éloigne les gens, les uns des autres ». Plusieurs ont souligné qu’Internet s’ajoute aux autres outils de communication qui ne disparaissent pas pour autant. « Mieux vaut être pertinent que de son temps ! », surtout quand travailler ensemble au jour le jour, avec les gens qui nous entourent, est au cœur des activités et de la mission des groupes.

 

 

Chapitre 2 : En conclusion … quelques perspectives

Des changements profonds s’opèrent dans la société. Les moyens d’exercer la citoyenneté et de participer à la vie démocratique sont en pleine évolution, l’introduction des technologies risque de marquer de façon importante cette évolution.

En tant qu’acteurs reconnus importants du développement social, les groupes communautaires doivent être en mesure de jouer un rôle actif face à ces changements. Ils sont appelés à développer les pratiques, à introduire les TIC et à les adapter aux besoins des populations qu’ils rejoignent ainsi qu’aux réalités spécifiques de l’action communautaire au Québec.

Contrer le risque de fracture entre les inforiches et les infopauvres constitue un enjeu de plus en plus reconnu. Pour contribuer à combler le fossé numérique, les groupes doivent disposer des ressources nécessaires afin qu’ils puissent jouer leur rôle et innover dans le développement de l’accès aux TIC dans leur milieu. À cet égard, non seulement les groupes des différentes régions et secteurs d’intervention devraient-ils être soutenus dans leur intégration, expérimentation et projets spécifiques, mais aussi tous les nouveaux groupes dont la mission centrale et spécifique vise l’appropriation des TIC devraient-ils pouvoir bénéficier d’un appui tangible afin de réunir les conditions essentielles à un développement structuré et durable.

A. Suivre l’évolution de l’appropriation des TIC

Suite aux deux enquêtes menées par Communautique, nous croyons qu’il serait utile de continuer à suivre l’évolution de l’appropriation de TIC par les groupes communautaires. Le milieu communautaire québécois compte plusieurs milliers de groupes oeuvrant dans toutes les régions du Québec. Compte tenu de son importance et du nombre de personnes qu’il rassemble (travailleurs et travailleuses, bénévoles et participantEs), il importe, comme pour les autres secteurs de la société québécoise, de connaître les avancées, les innovations, les besoins et les difficultés rencontrées afin de réaliser une véritable appropriation sociale des technologies de l’information et de la communication.

De plus, nos observations indiquent qu’un nouveau secteur semble en émergence au Québec. En font foi, tous ces nouveaux groupes communautaires ou ces entreprises d’économie sociale dont la mission, les activités et services sont centrés sur les technologies de l’information et de la communication. Ces organismes agissent sur plusieurs plans : services techniques, formation, accès à Internet, réseautique, création et hébergement de sites Web, etc.

Des ressources devraient être consenties à suivre l’évolution de ces avancées et à les faire connaître. Elles pourraient notamment être consacrées à la mise sur pied d’un observatoire sectoriel.

B. Soutenir le développement de l’expertise …

Par des activités de recherche, d’analyse et de réflexion

Afin de soutenir l’appropriation des nouvelles technologies et leur adaptation à la réalité de l’action comm