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Crédits

Coordination : Alexandre Enkerli

Rédaction : Alexandre Enkerli

Révision du rapport : Monique Chartrand

L’équipe du projet comprend les personnes suivantes, associées à l’UCFO, Communautique ou à FFunction :

  • Guylaine Leclerc, UCFO
  • Diane Bondu, UCFO
  • Dinah Ener, UCFO
  • Monique Chartrand, Communautique
  • Emiliano Bazan Montanez, Communautique
  • Alexandre Enkerli, Communautique
  • Sébastien Pierre, FFunction
  • Raed Al-Fateh, FFunction
  • Audrée Lapierre, FFunction

La démarche de recherche qui fait l’objet du présent rapport a été effectuée par Emiliano Bazan Montanez, porteur du projet, et Alexandre Enkerli, chercheur associé.

I.Avant-propos

 

I.Avant-propos

Financé par le Fonds interactif du Canada (FIC) de Patrimoine canadien, le projet ARTNET vise la transmission des connaissances artisanales par les membres actives de l’Union culturelle des Franco-Ontariennes (UCFO). Le projet se concentre sur le développement d’une plateforme Web de collaboration, de partage et de traitement de vidéos spécialisés en artisanat.

Si la création de cette plateforme constitue la contribution majeure de l’équipe de ce projet, c’est l’appropriation de cette plateforme par les membres de l’Union culturelle qui en constitue la trame. Le présent rapport porte sur ce processus d’appropriation. Il est le résultat d’une démarche de recherche ethnographique effectuée en parallèle avec le développement technologique au coeur du projet.

 

II.  Méthodologie

La présente recherche fut réalisée selon des principes méthodologiques liés au travail ethnographique sur le terrain. Des séances d’observation-participante ont été effectuées parmi des membres de l’UCFO. Ces séances ont eu lieu lors de l’assemblée générale annuelle (AGA) de l’Union culturelle ainsi que lors d’événements organisés dans le cadre du projet ArtNet : rencontres de travail, ateliers et entretiens focalisés.

Par ailleurs, des entrevues semi-dirigées ont été réalisées avec quatre artisanes, provenant chacune d’une dessix régions représentées à l’Union culturelle. Ces entrevues ont été filmées et des extraits ont été montés sous forme de capsules vidéos présentant des portraits de ces artisanes. Trois de ces capsules vidéos ont été présentées à un groupe de participantes et ont permis de situer certains aspects du projet. Ces capsules seront disponibles sur la plateforme et devraient stimuler de nouvelles contributions au site.

 

III.  Terminologie et conventions

Plateforme : Le terme « plateforme » est utilisé pour désigner l’outil Internet qui constitue le but premier du projet. Il s’agit d’un site Web (artnet.unionculturelle.ca), d’outils qui lui sont associés et de l’infrastructure technologique qui le rend possible. Cette plateforme est le fruit d’une collaboration entre Communautique, organisme communautaire visant l’appropriation technologique, et FFunction, inc., studio de développement Web spécialisé en conception médiatique (« information design »).

Recherche : La création de cette plateforme constitue le but principal du projet ArtNet. Le présent rapport porte sur une recherche ethnographique à propos de l’appropriation de cette plateforme et des usages innovants qui encadrent la démarche d’appropriation.

Féminin : Puisque ce rapport porte sur un organisme constitué exclusivement de femmes, le féminin est privilégié dans ce texte.

Union culturelle : Le terme « Union culturelle » et le sigle UCF♀ sont tous deux utilisés pour désigner l’Union culturelle des Franco-Ontariennes. Ces usages sont fréquents au sein de l’organisme. L’acronyme de l’organisme est prononcé avec un ‘o’ final mais le sigle fut adopté pour distinguer l’Union culturelle de l’Union des cultivateurs franco-ontariens.

Coopérative : La Coopérative des artisanes de l’UCFO Inc. (la « Coopérative ») constitue un élément central du projet ArtNet. Cette Coopérative a servi de contexte privilégié pour diverses activités liées au projet et les membres de la Coopérative ont un statut particulier pour le projet. Toutefois, le projet et la plateforme qui en résulte s’adressent à l’Union culturelle dans son ensemble. Certaines artisanes sont membres de l’Union culturelle sans faire partie de la Coopérative. L’une d’entre elles, Ida Comeau, figure d’ailleurs parmi les participantes les plus actives du projet. Si la Coopérative est le « cœur » du projet, c’est l’UCF♀ dans son ensemble qui donne au projet et à la plateforme qui en résulte toute leur importance.

Membre : Le terme « membre » est appliqué à toutes les femmes qui font ou qui ont fait partie de l’Union culturelle des Franco-Ontariennes. Le projet ArtNet a pour but de bénéficier aux membres actives de l’UCF♀ mais la démarche de recherche n’exclue pas les anciennes membres. Par respect pour l’usage établi dans ce contexte, ce terme est utilisé au féminin tout au long du présent texte.

Participante : Dans le contexte du projet, une « participante » est une membre qui a contribué au projet d’une façon ou d’une autre. Un groupe d’une dizaine de membres actives a été constitué pour servir de cœur au projet. Ces femmes ont une importance particulière pour le projet et le présent rapport leur est grandement redevable. Le groupe formé par ces participantes n’est pas considéré comme représentatif de l’Union culturelle dans son ensemble ou même de la Coopérative décrite plus haut. Au lieu d’un échantillon aléatoire de la population concernée par le projet, ce groupe met en présence quelques-unes des membres les plus motivées par le projet. D’autre part, puisque plusieurs autres membres étaient présentes à l’Assemblée générale annuelle (AGA) de l’UCF♀, un nombre élargi de personnes a pu participer à la présente recherche.

Portraits : Les participantes suivantes, issues de quatre des six régions de l’UCF♀, ont été filmées :

  • Madeleine Chabot, de Clarence Creek (région de Prescott-Glengarry-Cornwall)
  • Ida Comeau, de Sturgeon Falls (région de Sudbury-Nipissing)
  • Madeleine Paquette, de Kapuskasing (région Cochrane-Kapuskasing-Hearst)
  • Pierrette Ravary, de Casselman (région de Russell-Carleton-Stormont)

Quelques-uns de leurs propos sont rapportés textuellement ici. Il convient donc de leur attribuer directement le crédit qui leur est dû.

Appropriation technologique : Le principe de l’appropriation technologique constitue le cœur du projet et sera décrit tout au long de ce texte. Lié à l’innovation, ce principe implique l’intégration d’outils à la vie des personnes qui se servent de cette technologie.

Usagère : Les termes « utilisatrice » et « usagère » sont distincts bien qu’ils puissent, l’un comme l’autre,désigner des personnes qui se servent d’un outil. La nuance entre ces deux termes est plutôt subtile mais elle concerne la différence qui peut exister entre l’utilisation d’un outil pour accomplir une tâche spécifique et l’usage d’un outil au sein d’une pratique technologique plus vaste. La progression, de l’utilisation vers l’usage, est associée à une appropriation technologique accrue.

 

IV.  Contexte

4.1 Origines de l’Union culturelle

Formée en 1947, l’Union culturelle des Franco-Ontariennes remplit plusieurs rôles auprès de populations diverses à travers la province.

Plusieurs participantes ont décrit les origines et le développement de l’UCFO en lien avec d’autres organismes. D’une part, l’UCFO s’est développée comme pendant féminin de l’Union des cultivateurs franco-ontariens, organisme qui fut incorporé peu de temps avant la fondation de l’UCFO. Ainsi, la condition féminine est au cœur des préoccupations de l’Union culturelle dès sa fondation.

D’autre part, les cercles des fermières du Québec ont fourni, selon ces participantes, une base importante à la création des cercles locaux de l’UCFO. Non seulement la structure de ces cercles fut-elle une inspiration pour les fondatrices de l’UCFO mais diverses ressources furent partagées entre provinces au fil du temps. Par exemple, des artisanes franco-ontariennes ont bénéficié, grâce aux contacts entre l’UCFO et les cercles des fermières du Québec, de patrons en français.

Bien qu’ils ne furent mentionnées par aucune membre de l’UCFO, des groupes d’artisanes américaines créant des courtepointes (les « quilting bees ») peuvent servir de point de comparaison avec l’UCFO. En effet, ces groupes ont eu un impact important, bien que peu connu, dans divers changements sociaux qui se sont produits aux Etats-Unis au cours du XIXè siècle1. Tout comme l’UCFO à son origine, ces groupes ont servi à rallier des ménagères et à construire leur participation politique, même avant l’avènement du suffrage universel.

Se dessine donc deux composantes de l’organisme : condition féminine et transmission des connaissances. Ces deux aspects donnent au groupe un fort sens de continuité et permettent de placer le projet ArtNet dans son contexte propre.

En son sens le plus fort, la tradition est justement une notion de continuité dans le changement. Si le terme « folklore » a souvent des connotations passéistes ou d’antiquité, les traditions dont il est question ici sont non seulement compatibles avec la société contemporaine mais elles permettent à celles qui les portent d’innover.

D’ailleurs, la capacité d’adaptation de l’organisme est digne de mention puisque, comme l’indiquait Madeleine Paquette, la pérennité de l’UCFO provient du fait que l’organisme « a bien vieilli », en identifiant des nouveaux besoins ressentis par ses membres.

À l’origine, les membres de l’UCFO étaient majoritairement des ménagères, des « femmes au foyer » vivant isolées, en milieu rural. Selon certaines membres, la participation aux activités de l’organisme fournissait à ces dames l’occasion de sortir de leurs foyers, d’apprendre de nouvelles techniques artisanales et de tisser des liens interpersonnels.

En parallèle avec divers changements sociaux, l’UCFO s’est adaptée pour répondre à de nouveaux besoins. De cercles visant à donner accès à des formations du ministère de l’agriculture, l’Union culturelle est aujourd’hui « un organisme qui se consacre à améliorer les conditions et les réalités sociales des femmes francophones de l’Ontario ».

L’organisme est d’ailleurs tourné vers l’avenir. L’informatisation de certaines activités constitue, selon certaines, une suite logique du processus continuel de transformation qui donne à l’UCFO sa vitalité et son dynamisme.

1 Floyd, Janet (2007) « Back into Memory Land? Quilts and the Problem of History. » Women’s Studies 37(1): 38–56.

4.2 Structure

La structure de l’UCFO comporte trois paliers distincts : organisme provincial, régionales, cercles locaux. L’organisation est hiérarchique entre ces niveaux, mais une certaine autonomie caractérise chacun de ces groupes. Ainsi, si diverses décisions administratives sont prises au niveau provincial et bien que l’UCFO puisse procurer une forte identité à ses membres, c’est au niveau local que s’effectue la plupart des activités qui construisent l’organisme dans son ensemble. Par ailleurs, le recrutement est un enjeu local qui lie les cercles entre eux.

Un sens profond de démocratie anime cette structure hiérarchique. Les réunions régulières de représentantes des diverses instances de l’Union culturelle ont une fonction politique en ce sens qu’elles permettent un processus décisionnel tiré directement de modèles démocratiques. En plus de plusieurs votes pris lors de l’assemblée générale annuelle, les réunions de divers comités (comme le comité de direction provincial, CDP) se déroulent selon le Code Morin et les règles de la représentation démocratique.

La Coopérative des artisanes est structurée comme un sous-groupe au sein de l’UCF♀. Ses membres proviennent de divers cercles dans les différentes régions franco-ontariennes. Ses membres étant dispersées à travers la province, la Coopérative est désignée à l’avance pour le travail en réseau. Le téléphone constitue un moyen de communication privilégié pour ces artisanes. Grâce à leurs contacts téléphoniques, elles peuvent recevoir des commandes, organiser le transport d’objets artisanaux, discuter de divers détails techniques du travail artisanal, communiquer des informations au sujet de la vente d’artisanat ou organiser diverses activités de la Coopérative.

4.2.1 Régions

L’UCFO se subdivise en six régions, disposant chacune d’une représentation régionale :

  • Cochrane-Kapuskasing-Hearst
  • Prescott-Glengarry-Cornwall
  • Russell-Carleton-Stormont
  • Sudbury-Nipissing
  • Timiskaming
  • Windsor-Essex-Kent

Des participantes au projet ArtNet se trouvent dans chacune de ces régions bien que la participation de membres de Windsor-Essex-Kent ait été moins saillante.

4.3 Isolement

Une notion d’« isolement » sous-tend plusieurs commentaires des participantes au sujet de leurs activités. Puisque l’Union culturelle regroupe prioritairement des femmes de milieux ruraux et semi-ruraux, l’emphase sur l’isolement n’a rien de surprenant. Puisque le projet ArtNet porte sur la transmission de la connaissance, les diverses implications de l’isolement des membres de l’UCFO prennent une teneur particulière.

Selon les participantes, c’est l’isolement qui a jadis poussé des fermières franco-ontariennes à se regrouper en cercles puis en organisme. Ces « femmes au foyer » étaient isolées les unes des autres, même lorsqu’elles vivaient dans le même village. Ainsi, l’UCFO est une solution directe au problème de l’isolement.

Un principe d’isolement aide aussi à expliquer l’importance de l’autosuffisance et de la débrouillardise pour les participantes. Par exemple, bien que l’une d’entre elles, Madeleine Paquette, n’ait obtenu l’accès au réseau électrique qu’à l’âge adulte, celle-ci disposait d’eau courante depuis son enfance grâce à l’ingéniosité de ses parents.

Cette semaine, justement, je disais à quelqu’un, je dis, « moi, là, j’étais adulte quand on a eu l’électricité chez nous ». […] Mais mon père était ingénieux. On avait l’eau courante, on avait la salle de bains, on avait tout. Parce qu’il avait installé […] une pompe à gaz. »

L’isolement géographique implique aussi des parcours personnels qui ne suivent pas nécessairement un chemin tout tracé vers les grands centres. L’exode rural n’est pas le fait de la plupart des membres de l’Union culturelle, bien que beaucoup de leurs enfants et petits-enfants puissent vivre en région urbaine. Les conséquences, d’un point de vue éducationnel, sont variées. Le simple fait de vivre éloignées des institutions d’enseignement post-secondaire peut avoir des conséquences diverses sur les choix de carrière.

Enfin, l’isolement géographique implique la nécessité d’utiliser divers moyens de communication, surtout lorsque le climat rend difficiles les déplacements entre lieux de résidence. Ce point est particulièrement frappant dans le cas de Madeleine Paquette, qui décrivait l’usage d’un « chien voyageur » :

« Et puis il y avait pas de téléphone, etc. Le chien était dompté, il traversait le lac, nous autres l’hiver, puis il allait chez ma tante. Puis il avait une petite clochette, il faisait sonner la petite clochette puis ma tante allait parce que maman lui envoyait un petit mot puis… c’était ça leur téléphone. »

4.4 Âge et recrutement

Malgré sa capacité d’adaptation et son orientation vers l’avenir, l’Union culturelle fait face à un important problème. Ses effectifs diminuent rapidement alors que ses membres vieillissent. Le discours des membres à ce sujet est nuancé mais un sentiment d’urgence domine parfois de telles conversations.

Le recrutement de nouvelles membres est ressenti comme un fort besoin par les membres de l’UCFO. La formation « Le cœur de l’organisation », qui fut donnée lors de l’AGA, portait directement sur cet enjeu et de nombreux commentaires des membres démontrent qu’il s’agit une préoccupation centrale au cœur de l’organisme.

L’âge des membres constitue un facteur important dans la compréhension de l’UCFO. Alors que l’organisme s’adressait au départ à de jeunes ménagères, il s’y trouve aujourd’hui davantage de retraitées que de membres de la population active. Sans entretenir d’illusion sur leur capacité d’inverser la tendance, les membres manifestent leur désir d’accueillir des jeunes femmes au sein de l’organisme.

Ce problème est aigu puisque plusieurs cercles ont déjà disparus par manque d’effectifs. Le mot d’ordre est donc de recruter des nouvelles membres, surtout des jeunes femmes qui peuvent assurer la survie de l’UCFO pour les décennies à venir. Le point focal mis sur des jeune Franco-Ontariennes qui pouvant être attirées par l’Union culturelle donne un sens particulier à plusieurs commentaires énoncés au cours de la recherche. Sans être une obsession, la préoccupation des membres de lier l’organisme à de jeunes femmes fournit une ligne directrice à diverses conversations qui ont eu lieu avec certaines participantes.

Comme dans bien d’autres contextes, le pragmatisme des membres de l’organisme est ici mis en évidence. Un problème est identifié : la baisse des effectifs; diverses solutions sont proposées et les membres se mettent à l’œuvre. Le projet ArtNet lui-même est d’ailleurs perçu par plusieurs comme pouvant contribuer de façon significative à la résolution de ce problème.

Pour les membres actives de l’UCFO comme pour beaucoup d’autres Franco-Ontariennes, il existe une sorte de « concurrence » entre divers groupes à vocation sociale, communautaire, voire sportive. Par exemple, les clubs de l’âge d’or ont été mentionnés à plusieurs reprises comme un frein à certaines activités de l’Union culturelle. De nombreuses différences existent entre un club de l’âge d’or et un cercle de l’UCFO. Fières de cette distinction, certaines participantes ont pu rendre explicites des avantages significatifs de l’Union culturelle, telle la liberté et l’émancipation. Par contre, des contraintes temporelles peuvent parfois jouer en faveur des clubs de l’âge d’or et ainsi contribuer au problème du recrutement.

Les jeunes femmes qui forment la cible des réflexions sur le recrutement sont souvent dites trop occupées pour participer aux activités de l’Union culturelle. Par référence à leurs filles et leurs brus, les participantes font part de certaines inquiétudes face à ce qu’elles considèrent comme des excès de la société actuelle. C’est alors en tant que mères et belles-mères que ces membres font part de leurs craintes. La vie des jeunes semblent, pour ces participantes, avoir un rythme effréné. La nécessité, pour des jeunes femmes, de combiner des activités familiales à des préoccupations professionnelles, est donc un obstacle majeur à la participation aux activités de l’UCFO.

4.5 Émancipation

Tel qu’évoqué plus haut, un principe d’émancipation anime les membres de l’Union culturelle depuis sa création. Il s’agit ici tant d’épanouissement personnel que d’émancipation de la femme. Bien que certaines formes évidentes d’inégalité sociale aient été mentionnées à l’occasion, le discours tenu par des participantes au sujet du statut de la femme porte plutôt sur le progrès social que sur la revendication. Bien que plusieurs de ces femmes aient lutté directement contre l’iniquité et qu’elles soient très sensibles aux problèmes sociaux qui persistent jusqu’à ce jour, la recherche de terrain n’a fait ressortir que de rares commentaires au sujet du privilège patriarcal, du sexisme ou de l’inégalité entre femmes et hommes.

C’est donc par un discours nuancé et subtil que ces femmes abordent des questions de société. L’artisanat fournit un contexte intéressant pour un tel discours.

Par exemple, la distinction entre art et artisanat fait l’objet de vastes débats, dans divers milieux touchant au travail culturel. Dans le cas de l’UCFO, ce débat prend une teneur particulière puisque, dans la société canadienne actuelle, l’artisanat est généralement associé aux femmes. Sans désigner explicitement leur conception de l’art selon une perspective d’émancipation, l’acte artisanal peut constituer une prise de position sur la valeur du travail des femmes, d’autant plus qu’il est souvent lié aux arts ménagers.

C’est probablement en discutant d’arts ménagers que des participantes ont évoqué le plus directement les problèmes liés jadis au travail des femmes. Le travail domestique ayant longtemps été dévalorisé, c’est en accordant un rôle significatif aux arts ménagers que ces femmes parlent de la condition féminine.

Comme certaines connaissances peuvent avoir des effets émancipatoires, les principales composantes de l’UCFOsont intimement liées. La transmission de la connaissance artisanale est particulièrement appropriée dans un tel cas puisqu’elle permet une autonomisation.

4.6 Transmission de connaissances

Liée à la nécessité de recruter de nouvelles membres, une volonté de transmettre certaines connaissances occupe une part importante au cœur des réflexions des membres de l’UCF♀.

Citant la phrase célèbre d’Amadou Hampâté Bâ1, certaines participantes décrivaient les dangers guettant la connaissance non-transmise qui, comme une « bibliothèque qui brûle », disparaît à tout jamais. L’âge constitue un paramètre important dans la transmission de la connaissance, surtout lorsqu’il s’agit d’une connaissance provenant d’expérience pratique personnelle.

La citation d’Hampaté Bâ est particulièrement pertinente parce qu’elle traite de la transmission orale. Dans un monde d’archives, la connaissance livresque n’est que peu menacée de disparition, surtout si elle est largement diffusée. Par contre, une grande partie de la connaissance artisanale est précisément du type qui risque de disparaître avec celles qui la maintiennent. La base du calcul différentiel, objet de nombreux manuels scolaires, ne risque pas de tomber dans l’oubli. Par contre, le savoir pratique, provenant d’une longue expérience personnelle, ne peut souvent se transmettre que de façon orale, voire physique.

1 Prononcée lors d’une assemblée générale de l’Unesco puis reprise dans certains de ses écrits.

4.7 Partage et connaissances à l’Union culturelle

La transmission des connaissances occupe donc une place prépondérante au sein de l’organisme, de ses origines à aujourd’hui. Plusieurs participantes (y compris les quatre personnes dont ont été réalisés des portraits) ont d’ailleurs joué divers rôles liés à l’enseignement, dans divers contextes au cours de leurs vies. Au-delà de la satisfaction personnelle ressentie par l’enseignante, c’est le principe même du partage des connaissances qui fut discuté par ces participantes.

Ce partage permet de comprendre l’importance de l’échange et du partage pour les membres de l’Union culturelle. Décrite par les participantes par son effet multiplicateur, la transmission de la connaissance est directement opposée à la transmission des biens. Comme le disait Madeleine Paquette :

« Puis nous autres on sait que c’est pas seulement un passetemps, c’est aussi de l’utile. [P]ourquoi est-ce que quelqu’un s’en priverait? Ça coûte rien de le donner, de le partager. [L]es gens en feront bien ce qu’ils voudront. »

D’autres participantes ont fait écho à un sentiment similaire. La connaissance partagé fait croître sa valeur au lieu de la faire disparaître.

Ce principe, à la fois simple et profond, évoque le pragmatisme éclairé des membres de l’UCFO. Comme la transmission des connaissances est un « jeu à somme non-nulle », chaque personne peut y gagner. Ce thème s’est révélé important au cours de la recherche.

Un tel principe permet d’ailleurs d’expliquer une part importante de l’économie du savoir, tant dans le milieu académique que dans la sphère entrepreneuriale bénéficiant d’Internet. C’est d’ailleurs dans ce dernier contexte que différents analystes du milieu des affaires ont le plus abondamment parlé des effets positifs de l’accès ouvert à la connaissance. La nécessité de partager est donc un principe autant pratique que moral. Qu’on le veuille ou non, l’économie de la connaissance est donc une économie ouverte, basée sur le partge.

4.8 Transmission des valeurs morales

Même s’il existe d’autres processus à l’œuvre, la transmission des valeurs morales s’effectue souvent par le contact direct et non par des textes. Des lois écrites codifient des normes et leurs sanctions, mais c’est généralement par intervention directe que sont transmises la plupart des valeurs morales. La famille représente d’ailleurs un contexte privilégié d’une telle transmission et les changements affectant la vie familiale constituent une cible de choix à diverses réflexions des participantes.

Conscientes des progrès effectués dans le tissu social au cours des dernières décennies, ces femmes sont loin de prôner un retour au mode social qu’elles ont connu au siècle dernier. Soucieuses d’assurer la survie de leurs communautés, elles mettent toutefois en garde leurs cadettes des effets négatifs que peuvent entraîner la perte de certaines valeurs.

Le respect de la personne est une des valeurs fondamentales que les membres de l’UCFO tiennent à cœur. La création artisanale peut communiquer, selon elles, un tel sens du respect. L’exemple d’un cadeau personnaliséfut utilisé à plusieurs reprises. D’ailleurs, la vente d’artisanat est souvent associée au désir d’offrir un cadeau particulièrement approprié à une personne appréciée. La valeur sentimentale associée à un objet créé par une artisane peut ou non être liée à sa valeur commerciale.

 

V.  Artisanat

La connaissance dont le projet ArtNet vise à faciliter la transmission est liée à l’artisanat. Comme bien d’autres termes et concepts, la notion générale d’artisanat est difficile à définir. Le projet ArtNet fournit toutefois un cadre de définition à cette notion. Cette définition demeure ouverte, contextuelle et circulaire : est conçue comme artisanale toute activité ou toute production qui est considérée comme telle par les membres de l’UCF♀ et qui peut servir de base à la transmission d’une connaissance particulière dans le cadre du projet.

Si une telle définition peut sembler inappropriée hors du contexte qui lui est propre, elle est opérationnelle en ce sens qu’elle permet de définir le rôle de la plateforme. Il ne s’agit pas ici d’imposer une étiquette à des activités et productions des membres de l’Union culturelle. Au contraire, il est question de donner à ces usagères les moyens de définir pour elles-mêmes ce qu’elles désirent transmettre sous le couvert de la connaissance artisanale.

Au cours du projet, certaines pratiques ont émergé comme étant particulièrement pertinentes pour les participantes1 :

  • Tricot
  • Couture
  • Crochet
  • Tissage
  • Broderie
  • Courtepointe

Se dégage une classification interne au travail des artisanes. Il serait futile de lier ces pratiques par leurs caractéristiques communes sans égard aux catégories utilisées par les participantes. Par exemple, le fait que ces pratiques impliquent toutes l’usage de fil, de fibre ou de textile n’est probablement pas pertinent. Par contre, le travail à la main constitue un critère pertinent de classification du travail artisanal au sein de l’UCF♀ puisque les participantes ont fait un usage abondant de termes liés à ce type de travail.

Par ailleurs, ces pratiques ont toutes une fonction commerciale. Si les artisanes de l’Union culturelle produisent des objets pour elles-mêmes, c’est surtout par la vente d’articles artisanaux que les participantes ont su donner une fonction à leurs pratiques.

Des objets issus de chacune de ces pratiques sont couramment présents sur les tables de ventes d’artisanat ou de métiers d’art. Par exemple :

  • Bavette
  • Catalogne
  • Coussin
  • Couverture
  • Dentelle
  • Frivolité
  • Lavette
  • Mitaines
  • Nappe
  • Pantoufles
  • Sac
  • Serviette
  • Tablier
  • Tuque

Une telle définition de l’objet artisanal par sa vente est particulièrement saillante dans le contexte de la Coopérative des artisanes de l’UCFO Inc. (« Coopérative »). En effet, la vente d’objets artisanaux occupe une place importante dans les activités de la Coopérative comme dans son budget. La mission de la Coopérative décrit clairement la prépondérance de la vente :

« La Coopérative des artisanes de l’UCFO inc. fut fondée en 1996 et regroupe des femmes passionnées par l’artisanat et l’art qui voulaient se donner les outils afin de lancer leur production sur le marché. Elles produisent des œuvres, les façonnent, et les vendent à travers la Coopérative. Leur travail manuel contribue à leur procurer une autonomie financière. »

La Coopérative joue donc un rôle particulier au sein de l’Union culturelle2. Elle achète des articles artisanaux de membres de l’UCF♀ et les revend dans divers contextes (foires agricoles, kiosques dans des centres commerciaux, etc.).

Ce processus implique au moins deux étapes de sélection. D’une part, les membres de la Coopérative peuvent refuser de vendre des articles qu’elles considèrent comme non-conformes à ses normes de qualité. De plus, les articles qui demeurent invendus sont retournés aux artisanes qui les ont produits.

Par ailleurs, certaines participantes comme Madeleine Chabot et Madeleine Paquette, toutes deux membres de la Coopérative, effectuent une forme informelle d’étude de marché en analysant des tendances liées à l’achat de produits artisanaux. En prêtant l’oreille aux commentaires des acheteuses, Madeleine Chabot sait saisir les « signaux faibles » qui permettent de prévoir quels articles auront le plus grand potentiel de vente. La consultation de magazines de décoration et de catalogues de magasins de peinture constitue un élément particulièrement ingénieux d’une telle étude informelle du marché. D’ailleurs, ces participantes réussissent à communiquer la plupart de ces informations par téléphone, y compris des descriptions de couleurs particulièrement prisées par une clientèle locale.

Ces participantes s’occupent aussi de la gestion des commandes d’articles artisanaux. Comme la plupart de leurs activités, cette gestion s’effectue de façon informelle. Et, ici encore, le téléphone occupe une place importante, ce qui peut poser un défi intéressant lorsque des informations techniques doivent être communiquées sans support visuel.

Les articles artisanaux faisant l’objet de vente par la Coopérative proviennent des différentes régions de la province et sont généralement vendus hors de leur région d’origine. Le transport de ces marchandises se fait généralement par l’entremise d’individus voyageant d’une région à l’autre. La gestion de ces trajets se fait encore une fois de façon informelle à l’aide du téléphone.

Les membres de la Coopérative des artisanes de l’UCFO Inc. sont donc des entrepreneures d’un type particulier. Bien loin de la production industrielle, elles n’en suivent pas moins un modèle relativement classique de commerce de détail, des fournisseures aux clientes. Contrairement à la spécialisation du contexte industriel, ce sont des artisanes qui occupent chacun des rôles de la chaîne de distribution.

Cette chaîne de distribution peut d’ailleurs modifier le statut des membres de l’UCF♀. En tant que fournisseure de la Coopérative, une artisane se distingue de celles dont la pratique artisanale a une finalité purement personnelle. « Leur travail manuel contribue à leur procurer une autonomie financière », comme l’indique la mission de laa Coopérative. Mais, surtout, les artisanes de l’UCF♀ accordent un ensemble de valeurs personnelles à leurs pratiques artisanales. Autrement dit, les valeurs personnelles de l’artisanat sont communes à la plupart des artisanes, que leur production fasse ou non l’objet de vente par la Coopérative.

Les participantes ont d’ailleurs indiqué de diverses façons que la contribution financière de leur production artisanale était limitée. Le budget de la Coopérative des artisanes de l’UCFO Inc. supporte cette évaluation puisque, bien que constituant la très grande majorité des revenus de la Coopérative, les fonds provenant de la vente d’artisanat seraient insuffisants pour assurer la subsistance d’une seule de ses membres3. Comme le disait Madeleine Paquette :

« Ça peut t’amener un petit apport économique, aussi. [J]e dis toujours, si on vivait juste avec ça, on serait toutes minces. [C]’est pas le gagne-pain c’est vraiment d’ajouter à ce qu’on fait. »

La valeur que les participantes disent accorder à l’artisanat a des origines variées qui, pour la plupart, sont difficiles à cerner. En d’autres termes, ce que les artisanes retirent de leurs pratiques artisanales est fort valable pour elles, même si elles peuvent éprouver de la difficulté à l’expliciter.

La satisfaction personnelle, par exemple, semble mieux se décrire par référence à ce qui touche une tierce personne que par introspection. C’est le cas de participantes qui ont enseigné l’artisanat à d’autres, y compris Ida Comeau. Les réactions de ces apprenantes sont décrites sous l’angle de « la satisfaction du travail bien fait ». Il s’agirait donc d’un sentiment de réussite provenant de l’accomplissement d’un projet.

La contribution de la production artisanale à l’estime de soi s’est révélée particulièrement riche d’enseignements au cours de la recherche. Bien que provenant du vocabulaire psychologique, le concept d’estime de soi a fait son apparition lors d’échanges avec plusieurs participantes, au point de constituer un thème central d’entretiens prolongés.

1 D’autres pratiques (poterie, vitrail, peinture…) furent nommées à l’occasion au cours de la recherche de terrain, mais ne semblent pas avoir le même statut auprès des membres. Elles peuvent néanmoins faire l’objet de transmission de connaissance dans le cadre du projet ArtNet.
2 Tel que mentionné plus haut, la plupart des participantes les plus actives au projet ArtNet proviennent de cette Coopérative. Bien qu’il s’agisse d’un projet touchant l’UCF♀ dans son ensemble, les membres de la Coopérative des artisanes de l’UCFO Inc. y ont contribué de façon particulièrement intensive. Par ailleurs, la Coopérative a fourni à la pratique de recherche un terreau particulièrement fertile pour se développer.
3 Il n’est nullement question ici de diminuer la valeur du travail des artisanes mais bien d’établir l’importance relative des valeurs personnelles et financières accordées aux pratiques artisanales.

 

VI. Économie sociale

Le profit n’est pas le but premier de la Coopérative des artisanes de l’UCFO Inc. et l’appât du gain ne sert pas de motivation aux pratiques artisanales de ses membres. Si une dimension financière est mentionnée dans la mission de la Coopérative, c’est la passion pour l’artisanat qui unit ses membres et qui a donné lieu à sa fondation. En tant qu’entreprise sociale, cette coopérative répond à des besoins d’une communauté.

Les coopératives forment un élément particulier de la culture canadienne-française. Autrement dit, le Canada français est un milieu privilégié pour le mouvement coopératif1. En cette année internationale des coopératives, il est opportun de s’interroger sur le rôle de ces entreprises dans le tissu social du pays.

Le mouvement coopératif a fait son apparition en Ontario français dès la deuxième moitié du XIXè siècle2, avant même la Confédération canadienne. Jadis liées à la foi catholique et au clergé3, les coopératives de l’Ontario français visent à contribuer au maintien des communautés locales. Selon Girard et Brière (1999 : 58–59) :

[D]u côté francophone, la coopérative s’avère, dès ses premières expressions, un moyen fort approprié de protéger la culture, la langue et la religion. Les francophones, minoritaires dès la naissance du pays en 1867, y trouveront ainsi un moyen privilégié de maintenir et d’affirmer leur identité.

Pendant que d’autres entreprises canadiennes sont rachetées par des intérêts étrangers, les entreprises coopératives maintiennent leur ancrage local et communautaire.

Selon le Secrétariat aux coopératives du Gouvernement du Canada4 :

Le taux de survie des coopératives s’est révélé plus élevé que celui d’autres formes d’entreprises. Une étude publiée en 2008 par le ministère de l’Industrie et du Commerce du Québec indique que le taux de survie à long terme des entreprises coopératives est presque deux fois plus élevé que celui des entreprises appartenant à des investisseurs.

C’est sans doute parce qu’elles sont vouées à la réussite, au bien-être et à l’épanouissement de leurs membres que les coopératives sont aussi durables.

Les coopératives sont des solutions trouvées par des communautés à des problèmes auxquels elles font face. Le pragmatisme d’une telle approche est désarçonnant, dans un contexte où des réponses bien complexes sont souvent proposées à des problèmes bien simples. Décrivant la création d’une mutuelle d’assurance-vie, Girard et Brière (1999 : 36) énoncent un principe qui s’applique à bien des coopératives. En 1863, l’Union Saint-Joseph d’Ottawa est créée parce qu’elle « répond aux besoins de citoyens qui n’ont pas les moyens de contracter des polices avec les firmes existantes ».

Les propos du premier ministre du Canada5, le très honorable Stephen Harper, situent bien cet état de choses :

Les coopératives ont aidé de nombreux particuliers et organisations à trouver des solutions à des problèmes sociaux et économiques dans leur communauté.

 Puisqu’elle représente un ensemble de solutions créées par une communauté donnée pour répondre à des problématiques particulières, la coopérative est donc une « technologie communautaire », au sens selon lequel le terme « technologie » est utilisé ici.

L’organisme a